M. Sureau me regarde de travers et dit seulement:

--Vous venez de la rédaction? Que fait M. Jacob?

--Il est souffrant.

--Ah? Donnez!

Et je reste debout, face au grand bureau Empire, ne sachant trop s'il vaut mieux garder les talons réunis, le corps bien droit, ou me hancher dans la position du soldat au repos.

Je dois vous avouer que j'ai vécu fort retiré, à la maison Socque et Sureau. Je détestais les circonstances qui me faisaient sortir de mes fonctions et de mes habitudes. Mon métier était de corriger des textes et non de me tenir debout devant un prince de l'industrie. Je maudissais M. Jacob et préparais, à son intention, quelques-unes de ces phrases bien mijotées, qu'en définitive je ne dis jamais. J'étais d'ailleurs inquiet de mon corps dont je ne savais que faire. Je sentais tous mes muscles qui se guindaient, chacun dans une posture à faire tort aux autres, et j'avais la curieuse impression de composer une énorme grimace, non seulement avec ma figure, mais avec mon torse, mon ventre, mes membres, enfin avec toute la bête.

Heureusement M. Sureau ne me regardait pas. Il tripotait le cahier que je lui avais remis. Il éprouvait une rage lourde, assez bien contenue.

Tout à coup, sans lever le nez, il écrase un index sur la page et dit:

--Mal écrit.... Illisible.... Qu'est-ce que c'est que ce mot-là?

Je fais quatre pas d'automate. Je me penche et je lis, sans hésiter, à haute voix: «surérogatoire». Cette manoeuvre m'avait placé tout près de M. Sureau, à portée du bras gauche de son fauteuil.