Marguerite cousait très vite, sans la moindre distraction de l'oeil ou des doigts. Pour ne pas perdre de temps, sans doute, elle évitait de se moucher, en sorte qu'elle respirait par la bouche et reniflait fréquemment, avec légèreté. Cela ne me déplut pas, ce qui est bien étonnant. Je regardais aller et venir les doigts de Marguerite et aussi l'ombre que projetait, sur sa joue, une mèche folle qui boucle devant son oreille.

Une tiède paresse m'engourdissait. Je sentais reculer dans un passé plein d'indulgence les événements et les visages de ma journée: Lhuilier, l'agence Barouin, l'adjudant, le vendeur à la sauvette.

Je m'allai coucher bien avant les couturières. Mes dernières pensées furent apaisantes; rien n'était perdu; quatre mois d'oisiveté, ce n'était pas une affaire; il n'y avait guère d'homme à qui ce ne fût arrivé au moins une fois; tout allait rentrer dans l'ordre; ma mère oublierait cette triste période et Marguerite ne me jugerait pas trop mal.

Je m'endormis sur ce mol oreiller.

Au milieu de la nuit, je m'éveillai net en pensant à Lhuilier. Je ne rêvais pas. Toutes les pensées qui me traversaient avaient pourtant cet aspect anormal, difforme, terrible que la méditation nocturne prête pour moi aux choses les plus simples.

Je repris une à une toutes mes conclusions du soir. Elles me parurent insensées. De nouveau la situation fut sans issue et, quand je sortis du lit, le lendemain, je me sentis plus misérable, plus odieux, plus coupable que jamais.

Une chose demeurait toutefois arrêtée dans mon esprit: je ne retournerais pas à l'agence Barouin. J'attendrais, je chercherais ailleurs; je vivrais provisoirement du travail de ma mère, et je ne retournerais pas à l'agence.

En trempant une tranche de pain dans mon café, je me fortifiais dans cette certitude désespérante: «Voilà, tu es un homme sans courage, une âme sans ressort, un coeur sans fierté. Voilà!»

Je pensais ces pensées, je pensais seulement, mais avec force. Or, il se produisit une chose invraisemblable, une chose qui me bouleversa. Ma mère, soudain, dit à voix haute:

--Mais non, mais non, mon Louis!