Si j'écrivais l'histoire de ma vie, cette heure-là pourrait s'appeler la victoire du cinq novembre ou la victoire de Notre-Dame. Car ce fut une victoire, une petite victoire. J'en ressentis les effets pendant plusieurs jours.
Souvent, je prenais un livre et, délaissant mon canapé, je venais m'asseoir sur un petit banc, dans la clarté laiteuse des rideaux, auprès des couturières. Je m'enfonçais dans ma lecture comme dans un sommeil touffu.
Je suis, vous le voyez, assez grand, assez maigre. Le métier de bureaucrate et le mépris des exercices physiques ont voûté mon dos. «Je me tiens un peu de guingois», selon l'expression de ma mère. Quand je lisais, accroupi sur mon tabouret, je sentais s'exagérer tout ce qu'il y a de défectueux dans mon attitude ordinaire. Je me tassais, je me ratatinais. Ma vie, semblait-il, fuyait, m'abandonnait pour s'en aller avec ces hommes et ces femmes dont je partageais, par la pensée, les aventures admirables. Cependant, la carcasse de Salavin se flétrissait peu à peu. Ne croyez-vous pas que, si l'on savait rêver avec assez de force, il suffirait, à de tels moments, d'un tout petit choc, d'un consentement d'une seconde pour mourir?
En général, j'étais tiré de cet abîme par la voix de maman dont les paroles me parvenaient comme à travers de grandes épaisseurs de feutre. Elle devait répéter plusieurs fois son appel avant que je revinsse à la surface du monde. J'ai toujours pensé que ma mère devinait, instinctivement, cette désertion de mon esprit. Quelque chose comme le cri de la bête qui sent ses petits en danger.
Ce qu'elle disait alors était pourtant bien simple. Elle me donnait, par exemple, quelque commission. Le charme rompu, je posais mon livre et me mettais en mesure d'obéir. J'étais devenu fort serviable, ce qui, soit dit en passant, ne m'est pas une vertu naturelle. N'attribuez point ce changement de caractère au désir de faire excuser mon inaction; non, il y avait à cela d'autres causes que vous commencez sans doute à comprendre.
Il arrivait aussi que maman me demandât de poursuivre à haute voix la lecture commencée pour moi seul. Ma mère manquait rarement d'ajouter:
--Vous savez qu'il avait toujours, à l'école, le prix de lecture et de récitation.
A quoi je répondais d'un air gêné:
--Voyons, maman! Tais-toi donc, maman! Pourquoi parler toujours de ces choses-là?
Ma pauvre mère ne peut pas savoir l'embarras où nous plonge, nous autres hommes, l'éloge public de nos vertus ou de nos prouesses enfantines.