Quant à rechercher les causes profondes de cette transformation, je m'en gardais avec une sorte de frayeur superstitieuse et je considérais comme un bien cette suspension de ma désespérante faculté d'analyse, cette trêve, cet assoupissement.
Un jour vint toutefois où la clarté se fit sans qu'il m'en coûtât le repos.
J'étais dans la salle à manger, en train d'écrire; mes doigts souillés d'encre galopaient sur le papier bleu, et mes yeux escortaient mes doigts avec allégresse. La porte s'ouvrit; maman parut, poussant devant elle Marguerite.
Le col serré dans un foulard blanc, ses beaux cheveux nattés, le visage un peu pâle, Marguerite avait l'air doucement ébloui des convalescents.
Elle prit place au coin du feu, dans notre vénérable fauteuil Voltaire. Et c'est ce jour-là seulement que je compris ce qui m'arrivait.
XIX
Ainsi donc ma vie avait un sens. Entendez-bien: ma vie, avait une direction. Elle n'était plus éparse comme un troupeau sans loi, mais ramassée, orientée. Un fleuve, et non plus un marécage. Un chant grave et plein, après des clameurs discordantes.
Il y a, paraît-il, des hommes dont toutes les pensées s'enroulent fidèlement autour d'un axe, comme les serpents à la baguette du dieu. J'allais devenir un de ces hommes.
Il y a des hommes qui vivent en état de grâce; leur coeur est pur et visité de beaux désirs. J'allais aussi vivre en état de grâce.
Il y a des hommes qui possèdent le monde, même au fond de la pauvreté. J'allais posséder le monde. J'allais enfin me posséder moi-même. J'étais sauvé; j'étais capable d'amour. Tout me le prouvait: cette indulgence sur les visages, cette lumière sereine sur les choses, ces élans, ces silences, cette confiance, et la soif de sacrifice et le tremblement de mes mains.