Blandine se traîna, plutôt affligée qu'indignée, jusqu'à sa maison et, en se couchant, elle se promit bien de ne raconter jamais ce qu'il lui était arrivé. Plutôt un instinct de solidarité qu'un sentiment de pudeur lui dictait ce silence. À la vérité elle ne parvenait pas à en vouloir à ce brutal, d'abord si impérieux, puis accablé, presque penaud; elle était même convaincue qu'il lui aurait demandé pardon s'il l'eût osé, mais la tendresse et une certaine gratitude le rendaient presque aussi timide que le violent désir l'avait effréné. Quelques jours après Blandine apprit que le grand Ariaan avait été arrêté dans les environs, rejoint par les gendarmes, comme il traversait la Nèthe à la nage. Son pitoyable violateur était devenu un redoutable récidiviste. Elle se jura de se taire plus que jamais, soucieuse de lui éviter de nouveaux désagréments, une aggravation de peine.
Mais la pauvresse avait compté sans les délations de la nature.
Elle devint grosse.
La marâtre, pharisiennement vertueuse, jeta les hauts cris, s'arracha les cheveux, feignit de désespérer, mais elle était enchantée de cette occasion plausible de sévir contre sa victime, de donner libre cours à ses instincts dénaturés. Peut-être même, en envoyant cette enfant avec les «pays de roses» avait-elle espéré qu'on la lui déflorerait!
— Jour du jugement et de la damnation! fulminait cette mégère. Honte et triple scandale! C'en est fait de notre bon renom! Catin des catins! Quel exemple pour tes frères et soeurs! Il est heureux pour toi que ton honnête homme de père soit mort. Il t'aurait crevée comme une chienne que tu es!
Elle la somma de s'expliquer:
— Son nom? Me diras-tu son nom?
— Jamais, pardonnez-moi de vous désobéir, ma mère.
— Son nom! Parleras-tu? Tiens!
Une gifle, puis une seconde.
— Son nom?