— Pardonnez-moi, Henry; mais je n'en pouvais plus; je voulais savoir!… D'abord je refusai d'en croire mes yeux et mes oreilles… Oh, pitié!… Pitié pour vous, monsieur le comte! Vous avez des ennemis. Le dominé Bomberg vous guette et brûle de vous perdre! N'attendez pas qu'une imprudence lui donne l'éveil. Cessez de vous compromettre. D'autres que moi auraient pu vous épier l'autre soir. Répudiez cet enfant de malheur; renvoyez-le à sa bouse et à son étable! Il en est temps encore… Craignez le scandale. Débarrassez-vous de ce polisson avant qu'on ait raconté tout haut ce que beaucoup, sans doute, commencent à penser et à murmurer tout bas…

— Jamais! s'écria Kehlmark avec une énergie presque sauvage.
Jamais, entendez-vous?

Encore une fois, je n'ai rien fait de mal, au contraire je ne veux que le bien de cet enfant. Aussi, rien ne me détachera de lui!

— Eh bien, alors, c'est moi qui partirai, dit-elle en se relevant. Si ce funeste petit pastoureau remet encore le pied à l'Escal-Vigor, je vous quitte!

— À votre aise! Je ne vous retiens pas!

— Oh Henry, supplia-t-elle encore, se peut-il? Vous n'aurez donc plus la moindre bonté pour moi! Il me chasse! Oh Dieu!

— Non je ne vous chasse pas, mais je n'entends point qu'on me mette le marché à la main. Si ceux qui prétendent m'aimer ne consentent point à faire bon ménage et se jalousent entre eux, je me sépare de celle qui a proféré des menaces et conspiré envieusement contre un autre être qui m'est cher. Voilà tout. J'ai vécu et je vivrai toujours libre de mes sympathies et de mes inclinations! D'ailleurs, continua-t-il en la prenant par la main et en la regardant avec une indicible expression d'orgueil et de défi, rappelez-vous que je vous ai prévenue avant de m'exiler ici. Je voulais me séparer de vous. Avez-vous oublié votre promesse: «Je ne serai plus que votre fidèle intendante et ne vous importunerai en rien.» Je cédai à vos supplications, mais non sans prévoir que vous vous repentiriez de ne pas m'avoir abandonné à mon destin… Ce qui arrive me donne raison. Cette expérience suffit, je crois… Allons, sans rancune, Blandine, cette fois le moment est venu de nous quitter pour jamais…

Que lut-elle de si poignant, de si critique dans le regard du
Dykgrave?

— Non, non, je ne veux pas, s'écria-t-elle. Je réitère ma promesse d'autrefois. Tu verras, Henry. Je tiendrai parole… Oh! ne m'arrache pas tout à fait de ta présence et de ton coeur!

— Soit! consentit Kehlmark, essayons encore, mais tu t'accorderas avec Guidon Govaertz. C'est l'être que je chéris le plus au monde; il m'est indispensable comme l'air que je respire; lui seul m'a réconcilié avec la vie… Et surtout jamais une allusion devant lui à ce qui vient de se passer entre nous. Garde-toi de témoigner la moindre rancune, de faire le plus minime reproche à cet enfant. S'il lui arrivait malheur, si je le perdais, s'il m'était ravi d'une façon ou l'autre, ce serait le suicide pour moi. M'as-tu compris?