IV

La fête gonflait, se tendait et s'effrénait…

Le soir tomba, un soir de septembre. Des baraques disposées sur l'estran montait une odeur de moules cuites mêlée au parfum du varech et du frai accrochés aux brise-lames. Les chandelles s'allumaient sur les tréteaux et aux éventaires. Il régnait une cacophonie de tambours, de cymbales, de rommelpots, de pitreries éraillées; les guinguettes résonnaient d'accordéonies hoquetantes bafouées d'éclats de fifre; les spectacles du soir commençaient dans les loges de dompteurs, et de fauves rugissements faisaient écho à la plainte des vagues et concertaient avec on ne sait quelle houle humaine, quelle trépidation charnelle, quelle tourmente de stupre dans les campagnes.

Jamais la mer n'avait été si phosphorescente. Des feux Saint-Elme s'accrochaient, sous un ciel d'encre, aux mâts des yachts et des barques pavoisés.

Un moment, au baisser du jour, l'Escal-Vigor fut aperçu violemment éclairé comme une architecture d'émeraude, puis un voile de sang s'appliqua, sur la façade tournée du côté de l'Océan.

Des remous d'hommes, d'une part, de femmes de l'autre, se rencontraient à l'écart des villages. Elles hurlaient leur envie, ils gesticulaient leur désir…

Guidon avait enfin pris congé de ses camarades, ceux du bourg miséreux de Klaarvatsch. Bousculé, il pressait le pas pour sortir de la mêlée foraine qui commençait à l'obséder, et regagner l'Escal-Vigor. L'idée de son ami lui revint pleine de doux reproche, de conjuration et de nostalgie.

Au passage, des regards intimidèrent le transfuge. On se le désignait avec des clins-d'oeil et des chuchotements.

Il s'arrêtait pour respirer loin de la zone des poussées, quand, prêt à s'engager sous l'ormaie, deux fois centenaire, menant à l'entrée du parc de l'Escal-Vigor, une bande déboucha d'une allée latérale, l'interpellant, l'enfermant dans ses lacs.

— Voyez donc ce grand dadais qu'on rencontre seul par les routes!