La circulation devint plus difficile. Les escouades de drilles se multipliaient en même temps que se renforçaient les théories des prêtresses. Outrageusement fardées, vêtues de la liliale tunique des vierges, les filles complaisantes se balançaient au bras de leurs seigneurs de hasard. Les sanctuaires d'amour, à droite et à gauche, se succédaient de plus en plus vastes et luxueux, de mieux en mieux achalandés; de chapelles il se faisaient temples. Au fronton de l'entrée de deux bâtiments sans étage, Clara lut en lettres de feu, «Waux-Hall» et «Frascati». C'étaient des salles de bal. Des couples qui s'y rendaient, impatients, fringuaient dès la rue.
Une bouffée de vent frais chassa dans cet air chargé d'effluves érotiques et souleva la voilette de la promeneuse. Inquiète, elle la rabattit sur son visage. Le fleuve, à marée haute, se lamentait, les vagues battaient les pilotis des débarcadères et on entendait aussi glouglouter l'eau envahissant la cale.
A présent, au lieu de longer les quais et de s'éloigner de ces rues mal famées, Clara fit volte-face, rappelée par une venelle qui débouchait dans l'artère principale et où l'animation semblait plus furieuse encore. Elle détourna à gauche et quittant le Fossé-du-Bourg, se trouva cette fois dans le Rit-Dyk même, au cœur de la paroisse de joie.
Ici, des façades hautes comme des casernes croisaient les feux de leurs fenêtres. Les vestibules pompéïens dallés de mosaïques, ornés de fontaines et de canéphores, renommaient les merveilles de l'intérieur. Et derrière les hautes glaces incrustées de symboles et d'emblèmes, sous les plafonds polychromes à l'égal des oratoires byzantins où dominaient les cinabres et les ors affolants, Clara devinait la débauche échevelée, les longues pâmoisons sur les divans de velours rouge et dans les larges lits de Boule.
La rue se saturait d'un composé d'odeurs indéfinissables où l'on retrouvait, à travers les exhalaisons du varech, de la sauvagine et du goudron, les senteurs du musc et des pommades. Les fenêtres des étages ouvertes mais grillées comme celles d'un couvent, épanchaient sur la foule les relents capiteux de l'alcôve.
Et ici, les femmes plus provoquantes que dans la grand'rue entraînaient presque de force les récalcitrants et les baguenaudiers. Et toujours le raclement des guitares, les pizzicati des harpes, les bourrées des musicos et les refrains des bouïs-bouïs, les cliquetis des verres et la détonation du champagne dominaient la pédale sourde de la foule.
Aux intervalles d'accalmie on entendait pleurer l'Escaut contre ses berges, et parfois, la sirène d'un grand steamer accoté sifflait rageusement la saturnale.
La parure sombre, l'allure dépaysée, la réserve de Clara avaient été remarqués par ce monde attentif, aux sens très aiguisés. Une sarabande de viveurs mondains qui venaient continuer dans ces régions gaies l'orgie commencée au restaurant, faillit l'enlever dans ses rets.
Les matrones se hélaient de porte en porte pour se dénoncer cette intruse. D'horribles reproches la souffletèrent. Des hommes avinés la regardaient sous le nez et s'acharnaient à ses trousses. Elle gagna peur et, n'osant plus reculer ou avancer, elle eut envie de se mettre sous la protection des argousins préposés à la surveillance de ces dédales, en prétextant d'avoir perdu son chemin.
En ce moment une lourde main s'abattit sur son épaule, un souffle moite et brûlant courut dans son cou, et une voix rude mais jeune prononça à son oreille quelques mots d'une langue inconnue. Elle se retourna. Un mousse anglais, de belle encolure, emplissant bien sa culotte boucanée et son tricot bleu, la regardait de ses yeux d'enfant, des yeux qui avaient douze ans comme le corps en avait vingt; et la bouche, non moins fraîche et enfantine, répéta les mêmes mots d'un ton suppliant et mouillé. Du bord de son béret, campé en arrière, s'échappaient des frisons de cheveux blonds qui offusquaient son front.