Elle portait ce jour-là une toilette de soie lie de vin garnie de velours mordoré, et comme unique bijou un collier de cornalines dont les reflets pelure d'oignon épandaient un hâle sur sa pulpe savoureuse. Ainsi, dans certains tableaux de Jordaens, les flammes d'un vin doré rehaussent en la métallisant la nudité des bacchantes. Une demi-heure s'écoula. Le comte, cloué sur sa chaise, l'air à la fois distrait et charmé, oubliait de s'en aller et ne trouvait d'autre moyen pour prolonger sa visite que de reparler du pignon et de la toiture du manoir d'Alava, endommagés par le dernier ouragan, seulement, cette fois, dans l'intention transparente d'être agréable au père de Clara, il résolut d'ajouter une aile à cette demeure; l'architecte arrêterait aussitôt un plan que Mortsel exécuterait.
Sur le seuil de la porte, où la famille le reconduisait avec force révérences, Warner s'attardait et s'obstinait à rester découvert malgré les protestations de l'entrepreneur.
—Faites mieux que ce que nous avons décidé, finit par dire le comte; lorsque vous viendrez à Santhoven, emmenez donc ces dames. Je leur montrerai le château que les notices des archéologues exaltent comme une des choses les plus curieuses de la contrée.... Chaque salle a sa légende, souvent une terrible légende... D'ailleurs si ces vieilleries ne vous intéressaient pas, je crois que la promenade vous plaira. Tout autour du parc, des bois magnifiques s'étendent jusqu'à Zoersel et Magerhalle.... Ainsi, c'est convenu; ce jour-là je vous retiens à dîner.... Ne me remerciez pas; je serai votre obligé...
Et craignant un refus, que les parents n'avaient aucune envie et Clara aucun courage de formuler, il s'élança dans son coupé, qui détala à fond de train.
XIII
Warner d'Adembrode de Rohingue sortait d'une ancienne et illustre maison de cette partie du marquisat d'Anvers connue sous le nom de pays de Ryen. Sa généalogie remontait même à Rohingus, premier seigneur de cette contrée, régnant en 725.
Grands batailleurs, dès l'origine des d'Adembrode figuraient parmi les paladins cités dans les vieilles chansons de geste. On trouvait plus tard des d'Adembrode mêlés aux guerres engagées par leurs suzerains, les ducs de Brabant, contre les comtes de Flandre.
Un autre d'Adembrode, sire Rombaut dit le Martyr, accompagnait en 1398 Jean de Bourgogne, alors comte de Nevers, dans sa croisade contre Bajazet. Prisonnier après le désastre de Nicopolis, l'intercession du comte de Nevers lui valait d'être compris avec celui-ci parmi les vingt-cinq hauts barons français que le sultan consentait à épargner moyennant rançon. Mais sire Rombaut déclina cette grâce, il entendait partager le sort du commun de ses compagnons, et pendant que les janissaires massacraient ces chevaliers désarmés, il courut se jeter sous les cimeterres des égorgeurs et il ajouta son cadavre à cette hétacombe de chrétiens. C'est après cette guerre funeste qu'on appela Jean, le Sans Peur. Mais sire Rombaut avait mérité un surnom plus glorieux encore.
A la bataille de Gravelines, le comte François d'Adembrode chevauchait à côté de Lamoral d'Egmont; une arquebusade, destinée au général, l'abattait et, emporté sous sa tente, il expirait pieusement, consolé d'apprendre la victoire des siens sur les Français.