Le bizarre, c'est que l'excès même de l'antipathie de Clara pour ce pâle gentilhomme, la décida à l'épouser. Elle avait couru d'inquiétantes aventures, des sollicitations répréhensibles continuaient de la chatouiller. Sa raison et sa volonté triomphaient jusqu'à présent, mais pourraient-elles la garantir toujours contre les impulsions désordonnées de son tempérament? Elle se dit que le mariage seul la détournerait de l'abîme où l'entraînait le vertige de ses sens.
Mais elle finit par se persuader, la naïve et passionnée Clara, que la laideur et la fragilité même du mari, autant que les obligations prévues, le commerce matrimonial régulier, émousseraient ses envies et ses curiosités illicites et disperseraient les vols de monstrueuses chimères qui la frôlaient de leurs ailes enflammées.... Elle essayerait de chérir son époux, un galant homme et un homme instruit, certes digne d'amitié et de confiance, et lui demanderait protection contre elle-même.
Elle attendait, en outre, la guérison ou la défaite de ses sens, de la campagne, du plein air, des longues courses, des exercices du corps; de tout un régime de saines fatigues qu'elle s'imposerait à Santhoven; à Santhoven qu'ils ne quitteraient plus, car le comte mettait en location l'hôtel du Kipdorp, indiquant clairement, par là, l'intention de ne jamais reparaître dans la société de ses pairs.
La première nuit de noces suffit pour ébranler les fermes résolutions de Clara et montrer à l'effervescente créature l'inanité des efforts entrepris. Chez le comte, le mâle sortait diminué de cette première épreuve. Il y avait eu entre les deux époux un de ces malentendus de l'épiderme qui décident souvent de tout l'avenir d'une union. Le lendemain Clara n'était plus vierge et cependant elle n'avait pas frémi dans ses fibres intimes. Les instincts de la mariée lui révélaient des sensations furieuses par lesquelles tant d'hommes auraient pu la faire passer.
Elle dévora cette déception. Son visage revêtit un caractère plus calme, plus pudique que jamais. Elle cachait ses fièvres derrière une immuable sérénité. Elle se montra douce, aimable, complaisante; à tel point que Warner, qui l'adorait maladroitement mais qui l'adorait, put se croire payé de retour. Il fut d'autant plus facile à Clara de tromper son mari que celui-ci, n'ayant pas vécu, ne connaissant point de femme avant le mariage, ignorait les subtilités, les mirages et les félonies de l'amour.
XVI
Si Clara s'était fait illusion sur l'effet apaisant du mariage, elle se méprit encore davantage sur la campagne.
Elle n'avait appris de la vie aux champs que ce qu'en révélaient quelques livres fades de la bibliothèque de la pension: les pastorales de Mme Deshouillères, de Racan et le Télémaque.
Ce qu'elle en savait de plus tangible s'embrouillait dans les souvenirs de son berceau de Niel avec les exhalaisons de salpêtre et de chlore, les végétations et les cultures corrodées autour des fours à briques. Encore, ne se remémorait-elle pas la campagne proprement dite en se rappelant les rives industrielles et quasi-faubouriennes du Rupel.