Et il baissa la voix: «Polvliet n'a-t-il pas raconté que des lutins le pourchassèrent jusqu'à Wommelghem, et qu'après l'avoir taquiné et maltraité de toutes façons, ils le jetèrent dans un marais où, sous forme de feux-follets, ils dansèrent une ronde de sabbat jusqu'à l'aube autour de sa tête qui sortait seule de la vase. J'appris plus tard que quelques «rouges» attaqués en des endroits où ils avaient les coudées franches, rendirent loyalement les coups jusqu'au moment où la police des «bleus» les arrêta pour les loger à l'amigo sous prétexte qu'ils avaient commencé... Et quelle honte, quelle humiliation! lorsqu'il nous fallut raconter cette déroute aux vieux, qui avaient assisté dispos et guillerets, le matin, à notre départ! Ah çà, les Anversois s'imaginent que quatre ans suffisent pour nous faire oublier des offenses de cette sorte.... Et ils se permettront de venir narguer au cœur de nos paroisses les «têtes de pipe» les «charrues bien pensantes»! Qu'ils se présentent et, aussi vrai qu'il y a un Dieu, je déviderai comme une fourche stupide leurs entrailles intelligentes!...
—Chut, Sussel! dit la vieille Kathelyne en se signant, ne mêlez pas le nom de la divinité à des engagements de haine.
—Laissez! fit la comtesse que grisait et qu'enfiévrait cette histoire de carnage racontée avec une exaltation contagieuse par le jeune fanatique... «Sussel a raison et cette haine est légitime!»
Jamais il n'avait parlé si longtemps et lorsqu'il se tut, interrompu par sa mère, il parut embarrassé de cette débauche de discours. Mais si quelque chose pouvait le rendre plus sympathique à Clara, c'était cette belle indignation, cette rancune, cette soif de représailles!
Elle aussi, qui avait pâti dans la chair de ses bien-aimés paysans, aspirait au jour de la revanche, seulement elle la rêvait complète et c'est pourquoi elle combattit l'idée de Sussel de s'en prendre à la poignée de braillards annoncés à Zoersel. Cette maigre vengeance mettrait les citadins en défiance et écarterait l'occasion d'une campagne plus sérieuse et plus efficace.
Sussel parut se rendre aux considérations de Mme d'Adembrode.
—C'est égal, dit-il, je ne sais pas comment les bleus oseront se rendre à Zoersel. Je comprends encore moins que le patron du Pigeon-Blanc prête son local à leurs manœuvres. Ce Verhulst, que je tenais pour un vieux chrétien de Campine, serait donc un Judas! Allons, demain je pousserai jusque-là et j'en aurai le cœur net.... Malheur à lui si le piéton m'a dit vrai, à lui comme à tous ceux qui appelleront dans nos campagnes les massacreurs des campagnards...—Amen! murmurèrent la comtesse et Kathelyne.
XXIII
Le lendemain, à jour ouvrant, la main nouée dans la lanière de son gourdin de néflier, son bâton de marchand de bétail, Sussel longeait d'un bon pas la chaussée de Lierre à Oostmalle, qui traverse Santhoven et Zoersel. Bon marcheur, il brûla tout d'une trotte, en moins d'une heure, les quelques kilomètres séparant ces deux villages et entra au Pigeon-Blanc, l'estaminet principal de Zoersel. La femme de Verhulst se présenta pour prendre sa commande et comme Sussel demandait le patron, elle cria: «Hé, mon homme! il y a un garçon de Santhoven qui voudrait vous parler.»