Il en sortit d'abord un grand gaillard blond, rappelant, avec sa barbiche en virgule, sa moustache en crocs, son gros nez busqué, sa mine fleurie, son œil d'émerillon, certains portraits de bourgeois de Franz Hals et de Rembrandt.
Pour compléter la ressemblance il portait un de ces tapabors de feutre mou, dont le Van Ryn coiffe ses arquebusiers et ses syndics bons vivants. C'était M. Vlamodder, un des plus zélés commis-voyageurs de la libre pensée, un Gambetta flamand ainsi que le saluaient les gazettes, orateur de métingues houleux, grande voix, le favori des masses séduites par son beau creux, sa prestance, ses allures à la bonne franquette, et son vocabulaire local. Il présidait la Société Marnix de Sainte-Aldegonde, fondée pour «émanciper les campagnes».
Vlamodder aida galamment Mme Blommært, la cantatrice, et Mlle Dejans, la pianiste, annoncées sur l'affiche de la «solennité», à s'élancer du marche-pied. La première, une brune majestueuse, au masque de lionne, en robe de soie noire rehaussée d'agréments ponceau, très opulente dans les régions du corsage; la seconde une petite pensionnaire, blonde, bistrée, fade et gracile, minaudante, les cheveux nattés, enrubannés de bleu, jouant les ingénues dans sa robe blanche à la ceinture myosotis.
Puis dévala M. Lindeblom, l'apôtre ordinaire des campagnes, car l'éloquence de son ami Vlamodder était trop pétroleuse pour ces populations timorées. Vlamodder ne gardait aucun ménagement, mangeait du prêtre à tout propos, s'empiffrait d' «ultramontains» au point d'en devenir apoplectique. L'autre présentait le thème de l'opportunisme, du catholique-libéral; citait des exemples de prêtres modèles, inventait des Jocelyns campinois; établissait une distinction entre la politique et la religion, les «devoirs civiques» et les «devoirs du chrétien»; plus fin, moins hâbleur, moins tonitruant, il élevait à peine la voix, pesait ses mots, procédait par insinuation. Au physique, un maigrichon bilieux, sucre et citron, poisseux, les cheveux collant sur les tempes, portant lunettes, engainé comme un hermès dans sa défroque noire; l'air aussi cafard que l'autre avait l'air fracasse.
Derrière venait un personnage hirsute et flambant comme un archange, noir de chevelure et de prunelles, basané comme Zampa, fatal, romantique. Ce Manfred s'appelait Van Cuytard et on le citait parmi les cinq ou six poètes officiels d'Anvers; il devait sa popularité et, mieux encore, une grasse sinécure—la direction d'un hospice de sourds-muets—à une chanson politique dans laquelle il comparait les capucins à des stercoraires; une chanson beuglée par la ville les soirs de scrutin électoral.
Après ce trio de célébrités dégringolèrent de l'échelette une quinzaine de personnages de moindre importance, figurants et gardes du corps; le mari de Mme Blommært, le père de Mlle Dejans et même M. Mestback, un reporter de journal, à qui la campagne arrachait depuis les fortifications ce mot: «Épatant! Épatant!» rapporté, avec la manière de s'en servir et de le moduler, d'un séjour à Paris et surtout d'une soirée aux Folies-Bergère.
Les gendarmes écartaient à grand'peine la cohue pour ménager le passage aux excursionnistes. Tous les ruraux prétendaient pénétrer dans la salle. Pas un cri de bienvenue, pas un bonjour. L'omnibus s'était vidé à peu près de la façon dont se déballent des accessoires de théâtre renfermés dans une caisse.
Le populaire Vlamodder avait essayé de séduire les rustres par la rondeur et la familiarité; en vain les appela-t-il ses meilleurs amis, ses frères préférés, les villageois ne lui en surent aucun gré. «Épatantes ces têtes!» avait déclaré le journaleux, un peu inquiet devant ces mines renfermées de sphinx. Van Cuytard remarquant Sussel, le compara au Conscrit d'Henri Conscience, un roman qui se passe à Zoersel.
Les paysans se piétaient, écarquillaient les yeux, impénétrables et équivoques.
Au passage de la belle Mme Blommært, le visage de quelques pitauds exprima avec une certaine convoitise une vague moquerie. Ils se remémoraient la façon dont le curé avait qualifié le matin les émancipées et les femmes fortes de la ville. Ils ricanèrent, mais, malgré eux, des bouffées chaudes leur coulaient de la nuque jusqu'au fond des reins, et leurs prunelles dilatées s'allumaient d'un feu canaille. Pierlo claqua de la langue, donna un revers de sa main à sa casquette, qu'il poussa par là sur son oreille, et cogna du coude son voisin Kartouss.