La requéraient à présent l'installation des échafaudages, la manœuvre des poulies, des moufles et des chèvres. Il s'agissait de guinder un de ces énormes monolythes en pierre de taille, et ce n'était par trop d'une équipe de huit hommes pour desservir l'appareil.

Des compagnons, les uns espacés, fixaient les haubans à des points voisins, puis les autres, ahanant, faisaient virer le treuil. Cordages et poulies grinçaient. Suspendus, un pied sur l'échelon, les rudes gars s'exhortaient et s'interpellaient, pesaient sur les leviers, dans des poses de génies de la force; leurs biceps aussi tendus que les cordes; clamant, avant de donner à la fois, le coup de collier, de traînantes onomatopées: Otayo! ha-li-hue! Hi-ma-ho!

Et à chaque effort de leurs musculatures réunies, la pierre ne s'élevait que de très peu. Oscillant avec lenteur au bout du câble, contrariant de toute son inertie sournoise l'impulsion intelligente de ces turbineurs, elle tirait sur la poulie comme pour la briser et les réduire en bouillie. Mais la lourde pierre est calée, et Clara s'absorbe à présent dans la contemplation, des gâcheurs et goujats en train de préparer le mortier: ils ont creusé le bassin pour l'éteignage de la chaux, épierré le plâtre en le passant à travers le sas, et maintenant ils arrosent graduellement le mélange du contenu de leurs seaux d'eau. A chaque aspersion, une vapeur monte de l'aire et enveloppe de gaze les manœuvres déjà blancs comme des pierrots.

Lorsque se dissipe cette vapeur sifflante, Clara les voit corroyer la mixture en se balançant sur un pied, et ces mouvements cadencés d'apprentis imberbes, poupards et râblus, la bercent, la fascinent, la grisent presque et suspendent les battements de son cœur.

Il est temps que s'effectue la combinaison de la chaux et du sable. Les maîtres accroupis sur les massifs attendent leur augée, et, en grommelant, talonnent les gamins.

Gâcheurs de se hâter, mais il faut que les parcelles de chaux laiteuse et le sable de la Campine, jaune comme les fleurs des genêts, se soient totalement amalgamés.

Alors le goujat gave son «oiseau» de ce mortier gras, monte à l'échelle et va ravitailler son compagnon.

D'autres adolescents tassent des briques dans un panier ou les dressent sur une planchette horizontale fixée, à hauteur de l'épaule, sur deux montants. Le faix étant complet, le jeune atlante se place entre les deux poteaux, s'arc-boute, se cambre, et l'assied sur l'épaule.

Vaguement angoissée, Clara accompagnait dans leur ascension ces petits hommes, courageux enfants, à peine plus âgés qu'elle. Equilibristes irréprochables, presque coquets, ils traversaient des appontements dont leurs pieds déchaussés couvraient la largeur, narguant les vertiges ils passaient entre les gîtages du même pas sûr et mesuré, escaladaient des rangées de poutres, séparées par de larges vides. Et tous, sous leur apparence de mastoc, sous leur apathie d'oursons mal dégrossis, malgré leur dégaine un tantinet balourde, possédaient une adresse et un sang-froid de matelots et de funambules.

La fillette s'inquiétait lorsqu'un trumeau lui masquait durant quelques secondes le hardi grimpeur; mais ses nerfs se détendaient lorsqu'il réapparaissait toujours d'aplomb, toujours sauf, aussi ferme qu'un somnambule, dans la baie d'une fenêtre ou sur le faîte d'un pignon.