C'était l'aîné de petits cultivateurs, mieux partagés sous le rapport de la progéniture que sous celui des écus. Ses parents le tenaient pour «innocent» ou «faible d'esprit» mais comme il était le plus grand, en attendant la croissance de ses frères ils l'envoyaient à la ville, malgré sa fêlure, gagner quelques centimes par jour.

Si la cervelle lui manquait pour devenir jamais un ouvrier passable, du moins serait-il apte au charriage des matériaux et rendrait-il les services mécaniques d'une chèvre et d'un ascenseur.

Maîtres et compagnons l'eurent bientôt jaugé et se mirent à exploiter à outrance cette force brute et candide incapable de rancune, de colère ou même de volonté.

Flup Barend, Flupi comme ils l'appelaient, servit de bardot non seulement aux ouvriers, mais encore aux apprentis de son âge. Taillé en lutteur, il se laissait berner comme le plus malingre des enfants de peine.

A six heures du matin, été comme hiver, par le froid, la pluie et les ténèbres, les tapées de travailleurs ruraux guettent le passage du train en battant de leurs sabots les dalles du quai. Un coup de sifflet prolongé annonce le convoi. Le fanal blanc, au ventre de la locomotive, grandit, s'écarquillé comme une prunelle de cyclope. Le frein grince; las de se morfondre, le contingent de Duffel saute sur le marchepied avant que le train n'ait stoppé; s'accroche par grappes aux portières et, les uns poussant les autres, s'enfourne dans les wagons de troisième classe déjà occupés par des cohortes plus lointaines.

Flup Barend a toujours peine à se caser. Ses compagnons, après l'avoir appelé dans leur caisse se serrent de mauvaise grâce, souvent les rudes espiègles le contraignent à rester debout et le repoussent à tour de rôle. Les plus avisés des gars, désireux de prolonger jusqu'à la ville leur somme interrompu, se sont emparés des bons coins, et s'allongent genou à genou. Les turlupins envoient malicieusement Flup Barend s'empêtrer dans les jambes des dormeurs. Alors empêchés de fermer l'œil, ceux-ci sortent de leur torpeur pour dauber furieusement le manœuvre. Ou si, par exception, il parvient à s'asseoir et qu'il essaie aussi de rabattre les paupières, ses voisins lui broient les côtes, le tirent par le nez et les cheveux, pincent ses cuisses, et ses vis-à-vis lui insufflent dans les narines l'âcre bouffée de leur première bouffarde. Ces voyages fournissent le plus fréquent sujet des conversations entre Clara et Flup, à la trêve de midi, lorsqu'elle entraîne le bénin garçon loin de ses persécuteurs et se réfugie avec lui sur le pas d'une porte. Car elle s'est éprise du souffre-douleur attiré, de son côté, par les mines apitoyées de la fillette. Pour savoir les tribulations du trop placide Flup, son amie doit l'interroger; il ne se plaindrait pas du moment qu'elle l'a rejoint; sa large face rayonne et il la mange de ses yeux de chien fidèle. Clara pochette toujours, pour ce tête à tête du midi, une pomme, un sucre d'orge, un caramel au sirop ou une autre de ces friandises du pauvre qu'elle partage avec Flup en se servant de ses doigts et même, ce qu'il préfère, de ses dents. Au jeu d'osselets succédant à ces amoureuses dînettes, elle le bat sans vergogne. Mais être vaincu par elle c'est de la jouissance. "Bon Flup, pauvre Flupi!" ces mots reviennent sans cesse sur les lèvres de la petite, le bras passé autour de l'encolure de cette excellente pâte de garçon. D'autres fois indignée de sa mansuétude elle le pousse à la révolte: "Fi le polton! Pâtir avec des bras pareils!"

Flup promet de regimber, mais la première taloche le trouve aussi passif qu'auparavant.

Cependant Clara prend tellement à cœur la cause de son protégé qu'elle se brouille avec plusieurs maçons de ses amis, et refuse désormais de jouer avec eux. Son enfantine toquade pour le Mouton (c'est un des surnoms de Flup) amuse beaucoup l'équipe, rien moins que sentimentale, et ils punissent la gamine de ses bouderies et de ses infidélités en exerçant de nouvelles brimades sur son favori.

A présent, elle passe la plus grande partie du jour au pied de la bâtisse où s'éreinte le bonasse apprenti. Trompant à tout instant la surveillance de Rikka, elle s'esquive par un entrebâillement de la porte. Elle halète après la présence de son ami, elle n'a plus d'attention que pour Flup et les gestes de Flup: Elle l'attend dès le matin sur le chantier, à l'heure du débarquement des coteries rurales.

Le soir, au moment ou celles-ci détalent pour regagner leurs clochers, son cœur gonfle en voyant le blondin passer la blouse bleue, par-dessus sa cotte de velours fauve et mettre en bandoulière la gourde de fer blanc.