Paridael refusa net. La plus légère dépendance, le moindre contrôle lui répugnaient comme une chaîne.
Quelquefois, sensible à une parole émue il promettait de se ranger; il ferait un effort et se contenterait de l'existence commune aux gens rassis ou du moins plus posés; mais ces sages résolutions l'abandonnaient au premier froissement que lui causaient la platitude et la méconnaissance bourgeoises.
Les pronostics du cousin Dobouziez pesaient sur lui comme une malédiction; cet homme positif et clairvoyant avait scruté l'avenir de ce parent exceptionnel.
Laurent en arrivait à se souhaiter irresponsable, à envier les internés criminels ou fous, que ne ronge plus le souci du pain quotidien et de la lutte pour l'existence. Sa bonté évangélique, une bonté hystérique comme celle des franciscains d'Assise, s'effrénait et le poussait aux dernières conséquences du panthéisme. Fataliste, il se croyait prédestiné; sans ressort, sans foi, sans but, il souhaitait mourir et se replonger dans le grand tout, comme une pièce ratée que le fondeur remet au creuset. Après l'éparpillement de ses atomes et la diffusion de ses éléments, l'éternel chimiste les combinerait une autre fois avec plus de profit pour la création.
La visite que Laurent fit, au plus fort de cette crise, à une maison pénitentiaire, exaspéra ces délétères nostalgies:
«Des malades, des inconscients, des malheureux!» plaidait-il, au retour de cette excursion, devant le tribun, le peintre et le musicien. «Les bayeurs, les effarés, les éblouis, les éperdus, aux grands yeux visionnaires qui ne comprennent rien au monde et à la vie, au Code et à la morale, — des faibles, des pas-de-chance, moutons toujours tondus, instruments passifs, dupes qui coudoyèrent toutes les scélératesses et demeurèrent candides comme des enfants; débonnaires qui ne tueraient pas une mouche quoique des escarpes les aient associés à leurs entreprises; viciés, mais non vicieux, souffre-douleur autant que souffre-plaisir…[17]
— Parlerais-tu pour toi? interrompit Marbol.
— Un artiste, toi! fulmina Paridael sans répondre à cette pointe. Qu'as-tu souffert pour ton art, que lui as-tu sacrifié? C'est là- bas que j'en ai rencontré un, d'artiste! Et un vrai, et un sincère va!… Après m'avoir promené d'atelier en atelier, le directeur me fit entrer dans une forge modèle. Figurez-vous une triple rangée d'enclumes, autant de soufflets rythmant à leur haleine éolienne la danse rouge des flammes; une centaine d'hommes, le poitrail et le ventre protégés par le tablier de cuir raide comme une armure, pileux, hirsutes, noircis, formidables, leurs bras nus aux muscles saillants battant allègrement du marteau; un tonnerre et une température de cratère en éruption; une affolante dissolution de limaille dans la sueur humaine; des éclairs de coupelle alternant avec des girandes de feu; et, s'éclaboussant d'étincelles, des torses comparables à celui du Vatican.
À part ses dimensions énormes et son appareil plus nombreux, rien ne distinguait cependant cette forge de celles que nous avons rencontrées; les forgerons robustes et magnifiques ressemblaient à tous les forgerons du monde. L'activité, la fièvre, l'émulation régnant dans ce hall immense étaient ni plus ni moins édifiantes que celles d'un atelier de travailleurs libres, et on eût stupéfait maint criminaliste, versé dans la science de Gall et de Lavater, en lui révélant les tares et les incompatibilités de ces athlètes de mine surhumaine.
En passant entre les files d'enclumes, un des frappeurs surtout me conquit par ses dehors: c'était un gaillard chenu, bien découplé, d'une physionomie douce et pensive, d'au plus trente ans. Le directeur m'avait montré dans ses salons d'admirables objets en fer battu rappelant ou plutôt perpétuant les exquises ferronneries du Moyen-Âge et de la Renaissance.