Engeance topique entre toutes, la plupart voient le jour ou ce qui en tient lieu, dans les ruelles batelières, au fond d'une boutique de mareyeur ou sous le toit d'une herberge cosmopolite. Impasses, culs-de-sac où la marmaille grouille et pullule tellement, qu'on croirait les marchands d'anguilles et de moules aussi prolifiques que leurs marchandises. Les fièvres paludéennes et les contagions balaient ces morveux par portées entières, les lourds chariots des Nations en rouent au moins une couple chaque semaine; le lendemain, ils foisonnent en rassemblements aussi compacts que la veille. Toutefois, les unions légitimes des pêcheurs et des poissonniers ne suffiraient pas à encrasser de ce varech humain le pavé de ces habitacles. Des amours aussi passagères et aussi capricieuses que celles des plantes, président à la propagation de l'espèce. Tels fils de servante blonde, comme la blonde Germanie, héritèrent du teint citronneux et des sourcils noirs de leur père, le timonier italien échoué une nuit chez le logeur allemand, baes de cette Gretchen. Ces boulots de complexion apparemment septentrionale proviennent du croisement furtif d'un lamaneur hollandais et de la pensionnaire d'une posada espagnole[20].
L'atmosphère fiévreuse et vénale de la rade émancipe de bonne heure cette progéniture de matelots et de filles. Ils se vengeront de leurs trente-six pères en écorchant et en juivant de leur mieux les pauvres diables de marins.
L'ambigu de leur métier complique l'indéterminé de leur origine. Leur existence s'écoule au fil des vastes nappes fluviales. À force de les emplir de visions lubrifiantes, l'eau communique sa vertu, son aimant pervers, à leurs prunelles. Musculeux et pourtant dégagés, futés mais intrépides, adroits comme des bravi florentins, ces métis participent des nixes à la voix insinuante, aux quenottes voraces, aux griffes affilées. Ils parlent, comme d'intuition, une dizaine de langues, autant de dialectes, et chacun avec l'accent local ou plutôt en relevant celui-ci d'une pointe canaille, d'un timbre parodiste et argotique dont ils pimentent même leur propre patois et auquel on les reconnaît entre leurs congénères des autres grands ports.
Mâtinés, échappés de toutes les races, leurs disparates s'harmonisent, s'amalgament de manière à composer une physionomie autochtone, très arrêtée, à les marquer d'une estampille sans analogue, d'un indélébile et vigoureux cachet de terroir.
Laurent prisait fort leur élégance féline, leur indolence affectée. Cette variété de la plèbe anversoise quintessenciait les vices et les perfections mêmes de la grande ville.
À la longue, Paridael contractait leurs habitudes de corps, leurs déhanchements, leur élocution lente et farcie. Le fumet violent de ces dessous de métropole florissante condimentait sa vie, longtemps insipide. Il s'adaptait à ses entours. Certains jours il se culottait, comme les «capons du rivage», de dimittes boucanées et de pilous rogneux, ouvrait sur la blouse courte du débardeur le vieux paletot à basques flottantes, se coiffait de la casquette marine à visière impudente, du piriforme ballon de soie cher aux blatiers ruraux, d'un pétase picaresque ou même d'une simple natte à figues croustilleusement pétrie.
Dans cette tenue topique il se débraillait, se dépoitraillait, roulait des hanches, frétillait de la langue, traînaillait des savates, entrechoquait les sabots. Adossé au mur d'un hangar, la joue fluxionnée d'une chique, les bras nus, il se caressait les biceps avec des coquetteries de tombeur forain ou, la main à la braguette, rajustait d'un geste cynique ses chausses toujours tombantes, ou tourmentait le fond de ses poches et, en quête de gredineries, béait, musait des heures, au va-et-vient des passants.
Les jeux de mains ne lui répugnaient plus; il se complaisait dans les ruées sur un camarade en défaut, subissait ou distribuait les fessées au hasard des turlupinades, provoquait et entretenait les culbutes, croupes par-dessus têtes, se prêtait aux privautés, aux apostrophes risquées. Au sortir de ces tournois on l'eût pris pour le boueux ou le tombelier qu'il venait de vautrer dans la voirie.
Durant le jour runners et louffers déambulaient le plus souvent chacun de son côté. Allongés sur une pile de ballots, sur un camion lège, au comble d'un tas de planches, ou encore au fond d'un bachot, ils ne dormaient que d'un oeil. Vers la brune il y avait de subits branle-bas, ils convergeaient de flair et d'instinct aux mêmes stationnements. Tassés à croupetons, semblables à une tribu de champignons germés en commun par une nuit humide et ténébreuse, ils tenaient de véritables sabbats, ruminaient quelque pillerie, liaient des parties de maraude, se proposaient aussi de brutales gageures, enchérissaient de turpitudes, épouvantaient par leurs gueulées et leurs tortillements les guenuches qui louvoyaient dans leurs parages.
Un essaim de mauvaises mouches, de cantharides invisibles semblait piquer simultanément la tapée licencieuse et c'était alors, jusqu'au potron-minet, le long du fleuve et des canaux, sous les hangars, parmi les marchandises amoncelées, des courses de dératés, des ruses de guérilleros, des randonnées furieuses, des picorages furtifs, des flibusteries formidables ameutant et consternant gabelous et policiers.