Tandis que cette narration si évocative dans sa candeur barbare irritait péniblement les nerfs du jeune Paridael, il s'entendait appeler par une grosse voix, qui essayait de se faire toute menue.

— Hé, monsieur Laurent… monsieur Lorki… Lorki! On ne lui donnait plus ce petit nom depuis la maison paternelle. Il se retourna non sans angoisse, s'attendant à voir surgir un revenant. Et quelle ne fut sa joie en reconnaissant le particulier trapu, basané, à l'oeil brun clignotant, à la barbiche annelée.

— Vincent! s'écria-t-il, pâle d'émotion… Vous ici!

— À vos ordres, monsieur Lorki!… Mais remettez-vous. On dirait, ma parole, que je vous ai fait peur… Je suis contremaître de la «coulerie»… Vous savez, l'atelier des femmes…

Cette coulerie était précisément le seul quartier de l'usine où Laurent ne se fût pas encore aventuré. Les faubouriennes, plus effrontées, plus tapageuses, moins endurantes même que leurs compagnons, ne laissaient pas de l'intimider. Souvent, de son lit, le soir, Laurent entendait sonner la cloche de délivrance. Aux femmes on rendait la volée, un quart d'heure avant les hommes. C'était aussitôt, vers la porte charretière, une trépignée, une galopade, un vacarme de pouliches débridées. Au dehors, cependant, elles lambinaient, traînaient la semelle. La cloche tintait de nouveau. Les hommes détalaient à leur tour, plus lourdement, mais en se ralliant d'une voix moins aigre. Et, après quelques instants, au bout de la rue, s'élevaient, confondues, des clameurs de femmes violentées et de galants bourrus. Laurent en gagnait la chair de poule. «Ah, les cruels, voilà qu'ils les empoignent!» L'innocent ne comprenait rien encore à ces jurons, à ces rires saccadés dégénérant en giries. Le hourvari tournait des coins de ruelles, s'étranglait au fond des culs-de-sac, s'éparpillait peu à. peu dans les méandres des impasses, jusqu'à ce que la banlieue retombât dans un silence morne et sournois, complice de la ténèbre propice aux embuscades, et aux accouplements, — dans la nuit saoûle et lubrique autour du Moulin de pierre.

Le lendemain, celles qui avaient glapi et clamé à vous fendre l'âme, paraissaient enjouées, alertes, encore plus émancipées; et dans les halles du rez-de-chaussée, les mâles glorieux, repus, contents d'eux-mêmes, se heurtaient le coude d'un air de connivence, échangeaient des clins d'oeil, claquaient de la langue avec gourmandise.

À quelles mystérieuses prouesses faisaient-ils donc allusion, ces paroissiens truculents?

— Comment, vous ne connaissez pas la coulerie! se récriait
Vincent Tilbak. Mais c'est le coin le plus curieux de la fabrique.
Il faut voir mon équipage à l'oeuvre! De vraie abeilles!…

Ce Tilbak était un marin, pays de la bonne Siska.

Jadis, après un voyage au long cours, à peine débarqué, vite, il mettait le cap sur la maison des Paridael. Ses hardes de gros bleu embaumaient le goudron, le varech, le brome, la marine, toutes les senteurs du large, et de son être même émanait un parfum non moins viril et loyal. Pour achever de se faire bien venir, il avait toujours les poches pleines de curiosités de l'océan et des antipodes: coquillages carnés, fruits musqués pour Laurent; et pour Siska une étoffe de l'Extrême-Orient, un bijou de Japonaise, une amulette d'anthropophage. Tilbak racontait ses aventures, et tel était le plaisir que Laurent prenait à ces récits que lorsque le narrateur épuisait son répertoire d'histoires véridiques, il lui fallait en inventer de fabuleuses. Et gare s'il s'avisait de les abréger ou d'en altérer un détail! Laurent n'admettait pas les variantes et se rappelait, implacablement, la version primitive. Heureusement pour le complaisant rapsode, il arrivait au petit tyran, malgré sa vigilance et sa curiosité, de céder au sommeil. Siska le mettait coucher dans un cabinet à côté de la chambre de Monsieur. Alors les deux pays, débarrassés de ce témoin aimé, mais parfois gênant, pouvaient se parler d'autre chose que de naufrages, de baleines, d'ours blancs et de cannibales.