Des barboteuses cinquantenaires, les pommettes allumées, daignent fringuer avec des apprentis-calfats luisants de courée et de galipot, la culotte enfoncée dans leurs bas, qui se frottent goulûment à ces opulentes matrones décolletées et vêtues de percaline et de satin d'Écosse.
Dans la galerie du pourtour, les marsouins en belle humeur, les mousses émerillonnés, les pêcheurs fleurant le brome et le fiel de poisson, s'attablent, pintent, et font boire à leur verre les femmes qui circulent, et les attirent à eux, et les calent sur leurs cuisses, despotiquement.
Les gens de mer se rencontrent avec les bateliers, les patrons de beurts et leurs «garçons de cahute», moins basanés, moins gercés, plus roses, plus poupards, les oreilles écartées de la tête et percées de bélières d'argent.
Dans le tourbillon de la poussière, des halenées, des sueurs et des tabacs âcres et noirs comme la tourbe, les formes des danseurs sombrent ou émergent par fragments. Casquettes, bérets, suroîts ou zuidwesters goudronnés, chignons à boucles, affleurent à la surface du lourd nuage. À la faveur d'une éclaircie, lorsque l'entrée ou la sortie d'un couple ventile momentanément la place, on perçoit aussi les jerseys bleus bridant comme des maillots, des vareuses à large collet, des tailles décolletées et mamelues, des culottes collantes, un moutonnement de croupes et de fesses, un ballonnement de jupes courtes, de grandes bottes de pêche, des bas bien tendus montrant entre les mailles assez lâches le rosé d'un mollet plus ou moins ferme. C'est un carambolage de têtes rapprochées; les lèvres claquent, appétées; les yeux s'amorcent de câlines irradiations; il y a des sourires de langueur, des rires chatouillés, des accolades initiales, de magnétiques flexions de genoux, des spasmes mal réprimés…
Le lendemain de ces sauteries féroces, Paridael, avide d'air respirable, rejoignait au Doel la tribu de ses camarades, les écumeurs de rivière.
La quarantaine fonctionne au Doel. Le canot du service accoste tous les navires remontant l'Escaut, le docteur prend connaissance des papiers du bord et des lettres de santé, et les bâtiments arrivant d'Orient ou d'Espagne, où le choléra règne à la façon d'un roi du Dahomey, sont forcés de larguer et de s'arrêter ici durant huit jours, à hauteur de l'ancien fort Frédéric.
Déjà cinq vapeurs stationnent immobiles, comme de mornes Léviathans, les feux éteints, la vapeur renversée, la cheminée dépouillée de son long panache de fumée. Ils arborent le sinistre pavillon jaune, qui les retranche provisoirement du monde social, et le seul qui tienne à distance jusqu'aux runners, si difficiles à épouvanter pourtant.
Mais ce n'est que partie remise, et il suffira que les navires infectés ou seulement en observation purgent la quarantaine et ramènent le drapeau soufré pour que la nuée des sinjoors qui les guette avidement, comme un chat guigne, de loin, un oiselet auquel il ne peut mettre la patte, et rendus encore plus âpres à la curée par ce long ajournement, s'abattent sur eux, avec l'inéluctable arbitraire d'un nouveau fléau.
D'ici là, pour se tenir en haleine les runners jetteront leur dévolu sur le Dolphin, un grand trois-mâts australien arrivant des Indes hollandaises et de l'Indo-Chine. Un bateau-pilote profitant de la marée haute, le remorque depuis Flessingue vers Anvers et il passera devant le Doel à trois heures de l'après-midi.
En attendant que les mâts du vaisseau promis pointent, du côté de Bats, par-dessus les Polders, nos ruffians se répandent sur la digue herbeuse derrière laquelle se tasse en contre-bas, le placide village qu'ils terrorisent pareils à une descente de Normands en l'an mille.