Courage! une poussée encore et les voilà maîtres de la place!
Après l'abordage il s'agit de lotir le butin. Partage délicat, car pour vingt à trente chrétiens montant le navire, on compte près d'une centaine de rapaces. Harcelé, tiré à quatre, interpellé dans toutes les langues et de tous les côtés à la fois, le matelot ne sait auquel entendre. Le pont revêt l'aspect d'une Bourse de commerce. De groupe à groupe se débat la valeur représentée par chaque tête de l'équipage. Les vétérans intimident les faibles et les novices; les politiques s'efforcent d'évincer les béjaunes. Quelques runners lâchent pied. Mais la plupart se le disputant en vigueur et en astuce, les conférences s'animent et tournent en colloques. On montre les dents, des poings se ferment, renards redeviennent loups. Les altercations du rivage se renouvellent; envenimées par l'ajournement, cette fois les querelles se videront pour de bon. Il suffira d'un corps à corps isolé pour amener une bagarre générale. Ils se daubent, se prennent à la gorge, se terrassent, s'agrippent comme des dogues, jouent de la griffe et même du croc, et s'ils craignent le dessous recourent aux feintes déloyales, aux coups félons.
Les marins se gardent bien d'intervenir dans ces passes d'armes dont ils représentent l'enjeu. D'ailleurs, eux-mêmes ont la tête trop près du bonnet pour contrarier ces règlements de compte. Ils font cercle, passifs, affriolés, jugeant des coups. Leurs dépouilles appartiendront aux vainqueurs. Ces convoitises féroces déchaînées chez les mercantis, flattent peut-être les grands enfants prodigues, résolus à fondre jusqu'à leur dernier jaunet dans n'importe quelle fournaise. Un oeil poché, une lèvre fendue, une dent déchaussée, quelques contusions et quelques estafilades décident de la victoire. Terrassés, le genou du vainqueur pesant sur leur poitrine, beaucoup se rendent avant d'avoir été mis hors de combat. Ils regagnent piteusement leurs barques et battent en retraite vers le Doel, à moins que, de loin, ils ne s'obstinent à escorter le Dolphin et à poursuivre de huées leurs heureux compétiteurs.
À présent, ceux-ci s'amadouent, rentrent les griffes, étanchent le sang de leurs égratignures, réparent les ruines et les brèches de leur accoutrement, et sous le boucanier, héroïque à ses heures, reparaît le trafiquant sordide, le roué de comptoir.
Ils se rabattent sur les matelots comme, après une bataille décisive entre deux fourmilières, les triomphateurs s'empressent d'emporter et de traire les gros pucerons des vaincus.
Paniers de victuailles, rouleaux de tabac, caisses de cigares, tablettes de cavendish, et surtout tonnelets de liquide, bières, gins, whiskeys, tisanes gazeuses jouant le champagne, bordeaux plus ou moins frelatés ou alcoolisés, pimentés à emporter la mâchoire d'un boeuf, émergent, surgissent, comme par enchantement, des mystérieuses cachettes où les avaient dissimulés les belligérants. Le champ de bataille se résout en un champ de foire et le carnage en un bivac. Les bouchons sautent, les bondes perforent les tonnelets. Robinets de tourner, pintes et verres de se remplir, et les marins de répondre aux avances des insinuants capteurs. Les débagouleurs se font chattemiteux et presque mignards.
Les officiers se contentent de veiller à l'exécution des manoeuvres indispensables et pour plus de sûreté mettent eux-mêmes la main à la besogne. Et graduellement l'ambiante langueur les gagne:
— Oh! se déprendre au plus vite du morne et rigide devoir, dépouiller le sacerdoce avec l'uniforme, s'humaniser; oui, même s'animaliser… En attendant, pourquoi ne pas tâter des rafraîchissements que ces gueux nous apportent! Voilà trois semaines que, sous prétexte de brandy, le steward ne nous sert plus que de la ripopée et l'estomac répugne au biscuit de mer, aux conserves et aux salaisons.
Ainsi monologuent les officiers en arpentant le pont. L'austère capitaine lui-même se sent plus faible et plus indulgent que de coutume.
Un runner devine ce trouble, car il s'approche du commandant et, avec un geste câlin, en lui versant une rasade de mixture mousseuse: «Un verre de champagne, mon capitaine!». Le capitaine dévisage l'effronté, prêt à lui tirer les oreilles, mais le juron courroucé expire entre les poils de sa moustache grise, il ébauche à peine un rictus sourcilleux, et, tantalisé, accepte le verre, le siffle d'un trait, claque des lèvres et le tend au jeune échanson, non pour le rendre mais bien pour qu'il le lui remplisse.