Ils l'ont exprimé comme une orange. À les en croire il ne leur aurait pas encore rendu ce qu'il leur doit. Mais il devient compromettant, il s'agit de s'en défaire. C'est seulement de crainte qu'il ne parle et ne les fasse pincer avec lui que les trafiquants le recèlent dans un taudion en dehors des fortifications.

Enfin, ils brocantent une dernière fois la pauvre marchandise humaine tant grevée, à un capitaine peu scrupuleux et, par une nuit ténébreuse, le runner, toujours prêt aux missions risquées, le même runner qui l'enivrait et le cajolait sur le Dolphin, charge le contumax sur une allège, dissimulée en aval du port, et le conduit clandestinement à bord de l'interlope.

À peine retourné à son élément, à son rude labeur, le matelot ne pense plus aux vicissitudes du dernier mouillage. Le souvenir des récentes abjections se fond au souffle rédempteur du large.

Si bien qu'après des circumnavigations prolongées, le pauvre diable tout prêt à recommencer sa désastreuse expérience, s'adonnera corps et âme, aux mauvais messies des rives de l'Escaut.

En somme, il n'y a encore que ces pressureurs pour lui offrir les délassements absolus!

Aux escales des antipodes sous ces climats véhéments, dans ces terres de feu peuplées d'êtres à pulpe citronneuse, de femmes reptiliennes et d'hommes efféminés, auprès de ces populations jaunes et félines comme leurs fièvres, les Européens refoulent leurs postulations charnelles, ou ne se prêtent au soulagement qu'avec la répugnance d'un apoplectique qui se fait tirer une palette de sang.

Ou bien ils affrontent le lupanar comme un danger, en se montant le coup, avec des allures de bravache, et, pressés d'en finir, mènent les débauches féroces à travers les fumées de l'opium. Une flore capiteuse et entêtante, les épices, les venins et l'incandescence de l'atmosphère les fouettent, les emballent, et les précipitent tout d'un bloc vers des voluptés cuisantes suivies de stupeurs et de remords…

Âmes enfantines et mystiques ne goûtant pas le plaisir sans une sourdine d'intimité et de ferveur, ils associent à leurs nostalgies amoureuses les doux météores, les fraîches nuaisons des mers germaniques: la température lénifiante des côtes occidentales, les brises viriles et réconfortantes, même la cordialité bourrue des grains et la brusquerie des sautes de vent succédant à l'énervante caresse alizéenne; le sourire discret et attendri du septentrion, les harmonieux rideaux de nuages tirés enfin sur le rayonnement implacable, et surtout le baiser quasi lustral du premier brouillard…

En revanche, ils se reprochent leur commerce avec les païennes comme un rite sacrilège.

Et jamais ils ne se reporteront à ces attentats sans que surgisse aussi le cauchemar des tourmentes de typhons et de cyclones durant lesquelles d'occultes prêtresses de Sivah, avec des sifflements et des torsions de tarasques, ne semblent pomper l'huile bouillante de la mer que pour y substituer les laves telluriennes et les métaux en fusion du firmament…