Ne se procurant plus de quoi manger, les pauvres diables trouvaient du moins assez pour boire. Outre que l'alcool coûte moins que le pain, il trompe les fringales, endort les tiraillements de l'estomac. Le malheureux met plus de temps à cuver l'âpre et rogue genièvre qu'à digérer une dérisoire bouchée de pain. Et les fumées de la liqueur, lourdes et denses comme les spleenétiques brouillards du pays, se dissipent plus lentement que le sang nouveau ne se refroidit dans les veines. Elles procurent l'ivresse farouche et brutale au cours de laquelle les organes stupéfiés ne réclament aucun aliment et les instincts dorment comme des reptiles en estivation.

Durant trois nuits, le théâtre des Variétés, réunissant en une halle immense l'enfilade de ses quatre vastes salles, grouilla de rutilante cohue, flamboya de girandoles, résonna de musique féroce et de trépignements endiablés. Il y régnait un coude à coude, un tohu-tohu, une confusion de toutes les castes presque aussi grande que sur le trottoir. Dames et lorettes, patronnes et demoiselles de magasins, frisottes et prostituées se trémoussaient dans les mêmes quadrilles. Les dominos de soie et de satin frôlaient d'horribles cagoules de louage. Aux pauses, tandis que les gandins en habit, transfuges des sauteries fashionables, entraînaient dans les petits salons latéraux une maîtresse pour laquelle ils venaient de lâcher une fiancée, et lui payaient la classique douzaine de «Zélande» arrosées de Roederer, les caveaux sous la redoute, convertis en une gargantuesque rôtisserie, en un souterrain royaume de Gambrinus, requéraient les couples et les écots moins huppés qui s'y empiffraient, au milieu des fortes exhalaisons des pipes, de saucisses bouillies, et s'inondaient d'une mousseuse bière blanche de Louvain, Champagne populaire, peu capiteuse, par exemple, ne montant pas à la tête, mais curant la vessie sans impressionner autrement l'organisme.

Vers le matin, à l'heure des derniers cancans, ces cryptes, ces hypogées du temple de Momus présentaient l'aspect lugubre d'une communauté de troglodytes assommés par des incantations trop fortes.

Tant que dura le carnaval, Laurent mit un point d'honneur à ne point voir son lit, à ne point quitter son pierrot fripé.

Le carnaval des rues ne le sollicita pas moins que les caravanes nocturnes. Ballant les artères dévolues à la circulation des mascarades, il fut partout où le tapage était le plus étourdissant, la mêlée la plus effervescente. Les éclats des trompes et des crécelles se répercutaient de carrefour en carrefour ou des vessies de porc gonflées et brandies en manière de massues s'abattaient avec un bruit mat sur le dos des passants. Des chie-en-lit, fallacieux pêcheurs, aggravant encore la bousculade, tendaient, en guise d'hameçon, au bout de leur ligne, une miche enduite de mêlasse, que des gamins aussi frétillants et voraces que des ablettes s'évertuaient à happer, en ne parvenant qu'à se poisser le visage. Mais Paridael se passionnait surtout pour la guerre des pepernotes, la véritable originalité du carnaval anversois. Il convertit une grosse partie de ses derniers écus en sachets de ces «noix de poivre», confetti du Nord, grêlons cubiques pétris de farine et d'épices, durs comme des cailloux, débités par les boulangers et avec lesquels s'engagent, depuis l'après-midi jusqu'à la brune, de chaudes batailles rangées entre les dames peuplant les croisées et les balcons et les galants postés dans la rue, ou entre les voiturées du «cours» et les piétons qui les passent en revue.

L'après-midi du mardi gras, Laurent reconnut dans l'embrasure d'une fenêtre de l'Hôtel Saint-Antoine, louée a un taux formidable pour la circonstance, Mmes Béjard, Falk, Lesly, et les deux petites Saint-Fardier.

Il n'avait plus revu sa cousine depuis le sas de l'hôtel Béjard, et il s'étonna de n'éprouver, à l'aspect de Gina tant idolâtrée, que du dépit et une sorte de rancune. Il lui en voulait, pour ainsi dire, de l'avoir aimée. Sa vie orageuse, la misère et la désolation des parias auxquels il venait de se frotter, n'étaient pas étrangères a ce revirement.

Mais la catastrophe de la Gina avait compliqué cette antipathie d'une sorte de terreur et d'aversion superstitieuses. La Nymphe du Fossé, le mauvais génie de l'usine Dobouziez, exerçait à présent son influence lénifère sur toute la cité. Elle empoisonnait l'Escaut et irritait l'Océan.

La vague tristesse que reflétait le visage de la jeune femme, la part très molle qu'elle prenait à la guerre des pepernotes, la nonchalance avec laquelle elle se défendait, eussent sans doute autre fois attendri et désarmé le dévot Paridael.

Il n'est même pas dit qu'en un autre moment il n'eût retrouvé, pour l'altière idole, quelque chose de sa religion première, mais il se trouvait dans un de ces jours, de plus en plus fréquents, d'humeur rêche et d'âcre irascibilité, dans un de ces états d'âme où, gorgé, saturé de rancoeur, on nourrit l'envie de casser quelque bibelot précieux, de détériorer une oeuvre dont la symétrie, l'immuable sérénité insulte à la détresse générale; conjonctures critiques où l'on irait même jusqu'à chagriner et bourreler de toutes manières la personne la plus aimée.