— Allons, allons, monsieur Lorki! fit l'ex-marin en empoignant les mains du gamin dans les siennes et en les secouant à plusieurs reprises. Pas de cela, nom d'une chique! Hé, hisse! N'amenons point les voiles! … Au moins viendrez-vous me relancer là-haut sur le pont où je suis de quart. Je vous attends… À présent, je file mon noeud, car j'entends le porte-voix du père La Garcette, autrement dit le Pacha… La bourrasque approche… En haut le monde!

La coulerie, une halle immense entourée d'une plateforme, située au premier étage du bâtiment principal, occupait trois cents ouvrières, pour la plupart de fraîches, potelées et turbulentes filles, sanguines, peu vergogneuses, la bouche rieuse et gourmande, les yeux hardis, la langue bien pendue, uniformément et proprement vêtues d'une jupe de «baie» bleue, d'un caraco de colonnette, de bas de couleur, la chevelure tordue en chignon et ramassée sous un petit bonnet blanc et tuyauté dont les brides leur tombaient dans le dos. Employées à mettre la dernière main aux bougies sortant du moule, à les lustrer, à les empaqueter, jouant, qui du rouloir, qui du taille-mèche, elles se pressaient autour de deux à trois rangées de tables et de polissoires, et les bougies passaient d'un appareil à l'autre, se rapprochant, à chaque manipulation, du type achevé destiné à garnir lustres et girandoles. Comme il faisait très chaud au-dessus des machines à vapeur et que les «couleuses» mettaient de l'entrain à la besogne, beaucoup, pour respirer plus à l'aise, entr'ouvraient leur corsage et se découvraient la gorge, bravant les amendes que le brave Tilbak leur infligeait à contre-coeur et seulement quand, suivant son expression pittoresque, ces dames carguaient jusqu'à leurs dernières voiles. Elles se réfléchissaient avec leurs métiers dans le parquet constamment ciré par les déchets de stéarine et glissant comme celui du «Pélican», du «Miroir» et du «Cuivre», les bastringues favoris de ces donzelles. Le soir, de nombreuses lampes avivaient encore ce miroitement et cette multiplication qui, ajoutés au brouhaha des potinages et au ronflement des machines, étourdissaient et aveuglaient Laurent chaque fois qu'il débouchait dans l'atelier. Ce qui achevait de le troubler, c'étaient tous ces minois relevés et tournés de son côté. Très rouge et très gauche, se raidissant, il s'engageait entre les longues tablées et gagnait, à pas mesurés pour ne pas s'étaler sur le carreau, le fond de la salle où Vincent Tilbak trônait dans une sorte de chaire qu'il appelait sa dunette.

Là, sous la protection de son ami, le gamin reprenait bientôt confiance. Il osait soutenir l'inquisition de ce millier de prunelles claires ou sombres, répondait au sourire de tous ces visages allumés aux pommettes, s'enhardissait jusqu'à s'approcher des polisseuses et à suivre la manoeuvre des mains roses aussi satinées que la stéarine même.

Un jour Tilbak lui demanda s'il aimait encore tant les histoires, «Oh, plus que jamais!» s'exclama Laurent. Le matelot retira de dessous sa veste deux volumes qui lui bosselaient la poitrine, et les remit au collégien. C'était le Robinson suisse «Acceptez ces livres en souvenir de Siska et de Vincent! dit le brave marin. Je les héritai d'un timonier qui mourut de la fièvre jaune, aux Antilles… Moi je ne sais pas lire, monsieur Lorki; à neuf ans je gardais les vaches avec Siska et j'étais mousse à douze ans.»

Laurent ne prévoyait pas les conséquences de ce présent. Cette espionne de Félicité eut bientôt déniché les deux pauvres volumes si bien cachés au fond de la malle du collégien. Il ne les avait pas encore lus en entier. Outrageusement dépareillés, les bouquins interlopes dégageaient cette odeur de cale et de tabagie qui imprègne avec obstination le quintelage des gens de mer, et, soupçonneuse comme les gabelous, Félicité se douta bien qu'ils ne provenaient pas de la bibliothèque hermétiquement close depuis les vacances dernières. Le débraillé peuple et le fumet d'aventure de ce Robinson suisse contribuèrent à exciter l'indignation et l'horreur de Félicité. Les âmes de sa sorte se montrent d'autant plus dures et plus orgueilleuses aux humbles qu'elles voudraient donner le change sur leur propre extraction. Elle se livra à une véritable procédure de juge retors. Laurent subit interrogatoire sur interrogatoire, et comme il s'obstinait dans son refus de nommer le donateur de ces livres, elle remit ceux-ci au cousin Dobouziez. Appelé devant son tuteur, Laurent refusa de répondre à ses sommations. Il fut privé de dessert, mis au pain sec, enfermé dans une chambre noire: on ne lui arracha pas une parole de plus. Dénoncer Tilbak! Il se fût plutôt fait moudre jusqu'à la dernière fibre dans les engrenages de la machine tueuse d'hommes. En attendant le moment de partager le sort du blond Frisé, il commença par braver le père La Garcette que Dobouziez, à bout de moyens d'intimidation, s'était décidé à appeler à la rescousse.

Le Pacha avait déculotté le gamin avec une truculence de frère fouettard, et lui maintenait la tête entre les genoux sans que Laurent daignât proférer la moindre plainte. Déjà l'exécuteur levait la canne pour fesser le rebelle, lorsque Dobouziez, pris d'un scrupule ou choqué par ce spectacle plus digne d'une chiourne que d'un milieu de respectables industriels, arrêta le bras de son associé.

— Je viens de trouver un meilleur moyen de casser votre mauvaise tête! déclara-il à Laurent que Félicité ramenait dans sa cellule. Vous partirez demain pour Saint-Hubert, où les parents enferment, avec les précoces voleurs, les polissons de votre espèce!

Laurent se dit que prison pour prison, autant valait celle où il n'aurait plus Félicité pour geôlier.

Cependant Tilbak, inquiet de ne plus voir son jeune ami, interrogeait, ce jour même, les domestiques, et ayant été mis au courant de ce qui se passait, il demanda aussitôt à parler à M. Dobouziez pour une affaire urgente.

Assis devant son bureau, le dos tourné à la porte, l'usinier, qui venait de condamner son pupille, avait retrouvé son calme et travaillait avec son habituelle lucidité d'esprit. Tilbak se présenta la casquette à la main et quitta ses gros souliers par déférence pour le riche tapis de Tournai. Dobouziez tourna à peine la tête de son côté et sans lever les yeux de l'épure déployée devant lui: