Laurent matait Béjard, le serrait d'une poigne implacable tenant à la fois des crocs du bouledogue, des serres du gypaète, des tentacules de l'araignée, des ventouses de la pieuvre.
Ah! il s'était flatté, l'exacteur, le tortionnaire, le marchand d'âmes, de survivre à cette hécatombe d'enfants! il touchait au salut, le fléau semblait, l'amnistier, mais quelqu'un de plus vigilant et de plus acharné que les flammes se trouvait heureusement là pour suppléer à leur aveugle clémence et leur restituer la proie qu'elles laissaient échapper.
Aussi implacable que la mort même, justicier absolu, Laurent ramenait son patient du côté de la gehenne. Il était le seul, dans tout Anvers, qui se dirigeât de sang-froid vers ce foyer d'horreur. Il comptait bien y rester avec son condamné. L'idée du trépas n'avait rien pour lui répugner. Ne s'était-il pas senti partir délicieusement, il y a quelques minutes?
Béjard, devinant l'atroce dessein de son bourreau, ruait, mordait, jouait de tous ses membres, le désespoir décuplant aussi sa vigueur normale.
Parfois il opposait une telle résistance que Laurent ne parvenait plus à avancer et qu'ils se crochetaient sur place. Mais l'avantage restait toujours à Paridael et il poussait victorieusement sa capture en avant, à travers tout, par-dessus des amas visqueux, des matières flasques ou carbonisées dans lesquelles on aurait eu peine à reconnaître des restes humains.
Il foulait même des blessés, l'idée de la vengeance le rendait sourd à leur râle. Des cartouches partaient constamment sous ses pieds, des balles sifflaient à ses oreilles, il aurait pu se croire sur un champ de bataille, au coeur de la fusillade décisive.
La chaleur devenait intolérable. Le naphte enflammé l'asphyxiait. En cette extrémité, il n'adressait qu'une prière à Dieu: celle de ne mourir qu'après avoir tué Béjard.
Dieu l'exauça.
Au moment même où, à bout de forces, Paridael allait lâcher prise, ce qui restait des cartouches fit masse et détermina une explosion suprême. Les derniers vestiges de l'usine Béjard sautèrent. Une autre tulipe rose et noire s'épanouit dans les éclairs.
Deux ombres étroitement enlacées s'abattirent au milieu du lac de feu.