— Vincent? fit-elle, en continuant de soigner ses fleurs aristocratiques… je ne connais pas Vincent Tilbak…

— Le contremaître de la «coulerie», à qui M. Saint-Fardier a donné congé…

— Ah! Je sais à présent qui tu veux dire… Le «Robinson Suisse», l'individu qui nous a mis en colère contre toi! … Tu n'as pas honte de parler encore de ce joli sujet… Pour sûr que je me garderai de rappeler seulement son nom à mon père!

Et, avec une moue scandalisée, Gina passa dans une autre chambre où elle se mit à fredonner l'ariette à la mode. Laurent demeura tout pantois, les regards arrêtés machinalement sur les jolies jacinthes droites et coquettes auxquelles Gina se montrait si secourable. Il nourrit un instant l'envie de ravager ces fleurs, persuadé qu'il était à présent, d'avoir pris éternellement en grippe son inhumaine amie.

V. LE FOSSÉ

Ces vacances-là passèrent comme les autres, avec cette seule différence que dans la grande maison meublée à neuf, Laurent fut encore plus négligé et plus abandonné à lui-même que d'habitude. Il en arrivait à envier le sort des vieux meubles mis au rancart et voués au repos dans l'ombre et la poussière des greniers. Du moins s'ils avaient cessé de plaire ne leur imposait-on pas d'humiliants contacts avec leurs successeurs, tandis que lui, qui n'avait jamais plu, continuait pourtant de figurer comme une disparate, un repoussoir chagrin dans cet assortiment de bibelots cossus et de plantes frileuses. Il se sentait de plus en plus déplacé dans ce milieu riche et exclusif. En attendant qu'il eût le droit, la liberté de s'en aller retrouver d'autres disgraciés parmi ses semblables, il lui tardait de regagner la nuit, dans son coin de resserre, sous les toits, les objets répudiés et bannis.

Et pourtant, aussi mornes et longues que lui paraissaient ces vacances, à peine retourné au collège il se surprenait à les regretter pour l'amour même des heures maussades.

De son séjour chez ses tuteurs, c'étaient précisément les circonstances mélancoliques qu'il se rappelait avec le plus de complaisance et de la fabrique, c'étaient aussi les objets les moins gracieux, les moins aimables, frustes ou rêches, qui le hantaient pendant l'étude ou l'insomnie. En aversion des jacinthes qui lui symbolisaient la dureté de sa belle cousine pour les pauvres gens, il eût collectionné des bouquets fanés et des fleurs rustiques. Aux coûteux brugnons réservés à Mme Lydie, il préférait une pomme sure, craquant sous la dent.

De même il gardait dans les narines l'odeur rien moins que suave de la fabrique, surtout cette odeur du fossé bornant l'immense enclos et dans lequel se déchargeaient les résidus butyreux, les acides pestilentiels, provenant de l'épuration du suif. Ce relent onctueux et gras, relevé d'exhalaisons pouacres, le poursuivait continuellement à la pension, avec l'opiniâtreté d'un refrain canaille. Cette odeur était corrélative de la population ouvrière, des pauvres gens aveuglés par l'acréoline, déchiquetés par les machines à vapeur, proscrits par Saint-Fardier; elle disait à Laurent la coulerie et ses femmes dépoitraillées, Tilbak et l'aventure du Robinson suisse; elle lui suggérait l'excentrique banlieue, la nuit saoûle et lubrique autour du Moulin de pierre.

Lorsqu'il remettait le pied sur le pavé de sa ville natale, c'était par ce fossé que le domaine de Gina s'annonçait à lui. De tout ce qui appartenait et vivait à la fabrique, ce fossé seul venait à sa rencontre de très loin, le prenait même à la descente du train, le saluait avec un certain empressement, bien avant que le collégien eût vu poindre au-dessus des rideaux d'arbres, des toits et des moulins du faubourg, les hautes cheminées rouges et rigides, agitant leurs panaches fuligineux en signe de dérisoire bienvenue. Il était aussi le dernier, ce fossé corrompu, à lui donner la conduite, le jour du départ, comme un chien galeux et perdu qui se traîne sur les pas d'un promeneur pitoyable.