En ce moment Régina qui cherchait sa mère se présenta sur le palier des combles.
— Oh! le cauchemar! fit-elle; j'espère bien, maman, que tu ne vas pas faire porter cette friperie à Laurent? C'est pour le coup que le paysan mériterait son nom.
Et, prise d'un bon mouvement fraternel, Gina ayant examiné le tas de vieilleries destinées à son cousin, déclara qu'il y avait là de quoi lui tailler quelques vêtements de fatigue, mais rien dont on pût retirer un costume habillé: «Viens-nous-en, mère, dit-elle; j'ai deux courses à faire en ville, et, en passant, nous verrons les fournisseurs d'Athanase et Gaston Saint-Fardier. Ils trouveront bien moyen de décrasser un peu ce bonhomme; allons, arrive, toi!»
Pas moyen de résister à Gina. Félicité dévora son dépit et se consola de l'insolite faveur témoignée par la capricieuse et hautaine jeune fille à ce maudit gamin, en s'adjugeant sans répugnance le terrible pantalon bicolore.
C'était la première fois que Laurent accompagnait ses cousines en voiture. Assis à côté du cocher, que la surprise avait failli précipiter de son siège au moment où Laurent s'y juchait, il se retournait de temps en temps pour montrer à Gina un visage qu'il savait moins maussade que de coutume et la remercier par ce rayonnement inusité. Il comptait donc enfin pour quelque chose dans la famille Dobouziez! Cette subite rentrée en grâce faillit le rendre vaniteux. Il se sentait venir au coeur un peu de morgue et il regardait les piétons du haut de sa grandeur. Sous l'impression du moment il oubliait les dédains et les affronts essuyés auparavant; la dureté de Gina et de ses parents pour Tilbak; il se rappelait non sans remords les blasphèmes qu'il avait proférés contre la «Nymphe du Fossé», ce sinistre soir de neuvaine quand régnait le choléra.
Ah! les cholériques, les blessés, les parias étaient loin! Il ne les reniait pas, mais il ne s'en inquiétait plus… Il était prêt à reconnaître sans peine et sans réserve les bienfaits de son tuteur, à trouver très affectueuse la cousine Lydie, à mettre la férocité du Pacha sur le compte de sa maladie de foie. Il n'en voulait même plus autant à la malicieuse Félicité.
Charmante matinée de conciliation! Il faisait beau, les rues
semblaient en fête, les dames dont les équipages croisaient la
Victoria des cousines Dobouziez comprenaient presque le petit
Paridael dans les saluts échangés avec celles-ci.
On arrêta tour à tour chez le tailleur, le chemisier, le bottier, le chapelier des jeunes Saint-Fardier, ces arbitres de suprême élégance… Le tailleur prit mesure à Paridael d'un complet dont Gina choisit l'étoffe, la plus chère et la plus riche, naturellement, malgré les protestations de Mme Lydie qui commençait à trouver ruineuse la sollicitude de sa fille pour le petit parent pauvre. À quelles prodigalités la fantasque Gina n'allait-elle pas l'obliger avant de rentrer? À tout instant la tutrice économe consultait sa montre: «Gina, l'heure du déjeuner… Ton père nous attend!» Mais Gina s'était mis en tête de s'occuper à son tour de la toilette de son cousin, et elle apportait dans l'exécution de son dessein sa hâte, sa pétulance habituelle. Quand elle avait décidé quelque chose, elle n'admettait ni retard, ni réflexion. «Sur l'heure ou jamais!» eût- elle pu adopter pour devise.
Chez le chemisier, outre six chemises de fine toile commandées à la mesure de son protégé, elle acheta une couple de délicieuses cravates. Chez le chapelier il échangea son feutre râpé contre un couvre-chef irréprochable et chaussa aussi chez le bottier des bottines faites à son pied. Il garda au corps les chaussures et le chapeau neufs. C'était un commencement de métamorphose. Chez la gantière Gina remarqua pour la première fois qu'il avait les attaches fines, la main et le pied petits. Elle se réjouissait de la métamorphose graduelle du gamin.
— Vois donc, maman, il n'a plus l'air aussi rustre. Il est presque bien, n'est-ce pas?