À la fois blasés et candides, poupins et ridés, jeunets et caducs, leur aspect rappelait à Laurent la mise qu'il avait lui-même le jour des Saints-Innocents, lorsque la bonne Siska lui grimait le visage et le déguisait en vieillard.
Mais les jeunes Saint-Fardier n'arrêtèrent pas longtemps l'attention de Laurent.
La cloche sonnait le départ; on avait retiré la passerelle, la machine s'étirait les membres, et tout le monde, empressé de se rendre à bord, se casait de son mieux sur le pont à l'avant, tendu d'une toile pour protéger les passagers de première classe contre les ardeurs indiscrètes du soleil d'août.
Le temps servait à souhait les excursionnistes. Pas un nuage dans le ciel d'un bleu éteint de turquoise.
Le large fleuve olivâtre et blond avait son aspect dominical. Vers le Nord, en rade et dans les bassins, les grands navires de commerce, voiliers et vapeurs reposaient, délaissés par le gros de leurs équipages. Manoeuvre et manéage[2] étaient suspendus. Les brigades de débardeurs chômaient. C'est tout au plus si on achevait de charger un navire devant gagner la mer dans l'après- midi. Il n'y avait d'autre mouvement sur le fleuve que celui des embarcations de plaisance, des canots de «balade», des yachts d'amateurs et de sportsmen, gréés et taillés pour la course, et des paquebots offrant aux désoeuvrés de la petite bourgeoisie des traversées à prix réduit vers les principaux villages riverains.
Des «sociétés» entières, endimanchées, accompagnées de fanfares s'embarquaient à bord de ces petits vapeurs. Une grosse gaîté bourrue et démonstrative, une hâte, une fièvre émoustillait tout ce peuple émancipé, cette légion de navigateurs d'occasion, de marins novices. Les familles se ralliaient sur le rivage avec des exclamations à propos de bagages oubliés dans un estaminet. Et les orphéons s'enlevaient en pas redoublés allègres, après le coup de canon du départ, tandis que l'un ou l'autre paquebot, démarré, quittait la rive et virait majestueusement, avant de gagner le milieu du courant.
Le yacht à vapeur sur lequel étaient montés les Dobouziez et leurs invités appartenait à M. Béjard, gros armateur et négociant de la ville, un des hommes les plus importants de sa caste. Il avait mis son élégant et spacieux bateau à la disposition des Dobouziez et accepté en échange leur invitation à la partie de campagne.
Le yacht leva l'ancre, à la grande et candide joie de Laurent.
L'Escaut! Comme le gamin le retrouvait avec émotion! Encore une ancienne et bonne connaissance du vivant de son père! Combien de fois ne s'étaient-ils pas promenés, les deux Paridael, sur les quais plantés de grands arbres, en faisant halte de temps en temps dans une ce ces «herberges» tellement achalandées, le dimanche après-midi, que la porte ne suffisant pas à l'afflux des consommateurs, ils pénétraient par les fenêtres en gravissant un petit escalier portatif appliqué contre le mur au dehors. Là, si on trouvait moyen de s'attabler, qu'il faisait bon suivre le mouvement des flâneurs sur la rive et les voiles sur l'eau! Quelle douce fraîcheur à la tombée du jour! Que d'années écoulées maintenant sans avoir revu ce fleuve tant aimé! …
Mais c'est la première fois que Laurent navigue et les impressions nouvelles amortissent ses regrets.