Béjard avait, outre l'air orgueilleux, distant et protecteur, commun à la majorité des gros négociants d'Anvers, quelque chose de fuyant dans le regard et de sourd dans la voix. Quarante-cinq ans, la taille moyenne, sec et noueux; la peau jaunâtre, presque séreuse, le nez crochu, la barbe longue et rousse, les cheveux châtains rejetés en arrière, les lèvres minces, les yeux gris, le front bombé, l'oreille contournée; tel l'homme au physique. Dans son allure et sa physionomie régnaient à la fois la cautèle du juif moisi derrière le comptoir d'une gasse sordide de Francfort ou d'une laan d'Amsterdam, et l'audace de l'aventurier qui a écumé les mers et opéré au grand jour et au grand air dans les pays vagues. Mais ce mélange de forfanterie et d'urbanité mielleuse, crispait par son atroce discordance. Chez cet être l'expression était mixte et disparate; les yeux éteints démentaient la parole cassante ou, réciproquement, la voix sourde et larmoyante contredisait l'éclair dur et malicieux des prunelles grises. Avec cela, correct, homme de savoir-vivre, causeur facile, hôte prodigue, amphytrion royal.

Dans le monde on ne l'aimait pas, mais on le recherchait assidûment; on le craignait et pourtant c'était à qui s'effacerait pour le mettre en avant. Par sa fortune, son activité, son entregent il avait conquis un réel ascendant, une prépondérance capitale non seulement dans le domaine des affaires, mais il était en train de se tailler un rôle dans la politique et même dans ce qui s'entreprenait à Anvers sous couleur d'art et de littérature. Il affichait la plus complète tolérance, prônait les idées larges, se disait cosmopolite, libre-échangiste, utilitaire, jurait par Cobden et Guizot, affectait, en affaires des allures de yankee, mais sorti de l'atmosphère du négoce, exagérait en société l'étiquette, la tenue, le genre des parfaits gentlemen anglais.

Il s'en fallait cependant que l'origine du personnage et de sa fortune, que son passé cadrât avec son prestige actuel. Des histoires véridiques, mais étranges et inquiétantes comme des légendes, couraient sur son compte. Avec un flegme et une sérénité parfaite il venait d'attirer l'attention de Gina sur le chantier Fulton. Et pourtant la vue seule de ces lieux eût dû le navrer ou du moins le rappeler à plus de modestie, mêlés qu'ils étaient à de déplorables pages de sa vie.

Autrefois, il y avait des années de cela, son père était directeur de ces mêmes chantiers lorsque les abus inouïs, les actes monstrueux qui s'y commettaient vinrent au grand jour.

Cédant on ne sait à quelle perversion de la fantaisie, assez rare chez les gens du peuple, les ouvriers du chantier s'amusaient à martyriser leurs jeunes apprentis, en les menaçant de tortures plus atroces encore et même du trépas, s'ils s'avisaient de divulguer, ces abominables pratiques. Les souffre-douleur, terrorisés comme les fags des anciens collèges anglais, ne parvenaient à échapper à ces cruautés qu'en abandonnant à leurs bourreaux le gros de leur salaire. À la fin pourtant l'affaire transpira: Le scandale fut immense.

La bande des tortionnaires dénia devant le tribunal et, tant que dura leur procès, un extraordinaire déploiement de gendarmes et de militaires eut peine à les protéger contre d'expéditives représailles populaires, surtout contre la fureur des femmes tournées en Euménides, dont les ongles les auraient réduits en charpie. C'est aussi que les débats avaient révélé des mystères abominables: simulacres de crucifiement, flagellations en masse, noyades consommées jusqu'à la dernière extrémité, ébauches d'auto- da-fé. Des enfants enterrés des heures jusqu'au cou; d'autres obligés de manger des choses dégoûtantes; d'autres encore forcés de se battre quoiqu'ils n'entretinssent aucune animosité.

La justice écarta toute présomption de complicité directe de M. Béjard père avec ses subalternes, mais la négligence et l'incurie du directeur ressortirent d'une façon accablante. La compagnie l'ayant cassé aux gages, la conscience publique ne se déclara pas encore satisfaite et, confondant le père Béjard avec les brimeurs condamnés aux travaux, forcés, elle lui fit quitter la ville. Une circonstance établie par toutes les dépositions contribua à cet ostracisme. Le fils du directeur disgracié, alors un collégien d'une quinzaine d'années, avait présidé plus d'une fois à ces spectacles et, au dire des acteurs, en y prenant un certain plaisir. Peu s'en fallut que dans son effervescence l'auditoire ne réclamât l'emprisonnement du sournois potache qui s'était bien gardé de dénoncer à son père ceux qui lui procuraient de si palpitantes récréations.

Après, vingt-cinq ans on apprit que le fils Béjard revenait dans sa ville natale. Son père s'était enrichi au Texas et lui avait laissé des plantations importantes de riz et de cannes à sucre, des domaines immenses comme un royaume, cultivés par une armée de noirs. À la veille de la guerre de sécession, Freddy Béjard liquida une partie de ses biens et en plaça le produit sur les principales banques d'Europe. Il resta pourtant en Amérique au début de la campagne, moins par solidarité avec les esclavagistes que pour défendre le reste de ses propriétés. Il fit le coup de feu, en guérillero, dans la prairie, contre les hommes du Nord. Enfin, après la pacification, plusieurs fois, millionnaire malgré de grosses pertes, il rentra à Anvers, songeant peut-être à venger son nom des éclaboussures et des tares du passé.

Voilà ce qu'on savait de plus clair sur Béjard et ses commencements, et c'est ce qu'il en avouait lui-même, avec une certaine jactance, dans ses moments de belle humeur.

Son faste de nabab, les magnifiques entreprises par lesquelles il collaborait1 à la prospérité extérieure de sa ville natale, lui ouvrirent toutes les portes, du moins celles du monde, assez mêlé, des négociants, car l'aristocratie et l'autochtone bourgeoisie patricienne le tinrent en aussi piètre considération que le menu peuple.