Door Bergmans fait même exception, par sa largeur de vues et son élévation d'esprit, sur ce «marché» égoïste et tardigrade. Il est jeune, vingt-cinq ans à peine, encore ne les paraît-il pas. À la fois nerveux et sanguin, la stature d'un mortel fait pour exercer le commandement, dépassant de plus d'une tôle les hommes les plus grands de l'assemblée; les cheveux d'un blond de lin légèrement ondulés, plantés drus et droits au-dessus d'un large front, les yeux à la fois très doux et très pénétrants, enfoncés sous l'arcade sourcilière, les prunelles de ce bleu presque violet qui s'avive ou pâlit à l'action des pensées comme une nappe d'eau sous le jeu des nuages; le nez busqué, insensiblement aquilin, la bouche fine, vaguement railleuse, ombragée d'une moustache, de jeune reître, au menton la barbiche des portraits de Frans Hals; la voix vibrante et chaude, au timbre insinuant, aux flexions magnétiques qui remuent l'âme des masses et établissent dès les premières paroles le courant sympathique dans les foules, une de ces voix fatales qui subjuguent et suggestionnent, tellement musicales que la signification des paroles émises ne rentre qu'en seconde ligne de compte. Fils d'un infime mareyeur — vendant même plus d'anguilles que de harengs et de marée — de la ruelle des Crabes, les bromures et les iodes, les émanations de sauvagine saturant la boutique souterraine de son bonhomme de père, contribuèrent sans doute à doter le jeune Door de cette complexion saine et appétissante caractérisant les poissonniers et les pêcheurs adolescents. À l'école primaire, où ses parents l'envoyèrent sur les conseils de clients frappés par l'intelligence et la vivacité du gamin, il eut une conduite détestable, mais remporta tous les prix. Il excellait surtout dans les exercices de mémoire et de composition, déclamait comme un acteur. Conduit au théâtre flamand, il se passionna pour la langue néerlandaise, la seule langue des petites gens. À quinze ans il fit jouer une pièce de sa façon au Poesjenellekelder, guignol établi dans la cave de la vieille Halle-à-la-Viande et où vient se divertir la jeunesse de ce quartier de bateliers et de marchands de moules. Au sortir de l'école communale il ne poursuivit pas ses études, il en savait assez pour se perfectionner sans le secours des maîtres. Attelé au métier paternel, il augmenta la chalandise par son bagout, sa belle humeur, son esprit acéré, sa faconde goguenarde. Dans la petite bourgeoisie florissaient alors, et encore de notre temps, les «sociétés» de tout genre, politiques, musicales, colombophiles, etc. Bergmans, qui exerçait déjà un ascendant irrésistible sur ses condisciples, n'eut qu'à se présenter dans une de ces associations pour être porté d'emblée à la présidence. Dès ce moment la politique le requérait, mais une politique large, essentiellement inspirée des besoins du peuple et spécialement adaptée au caractère, aux moeurs, aux conditions du terroir et de la race. Il prit l'initiative d'un grand mouvement de rénovation nationale, dans lequel la vraie jeunesse se jeta à sa suite. Mais les hautes visées ne le détournaient pas du soin de son avenir matériel. La fortune lui était favorable. Il plut au vieux Daelmans-Deynze, cet Anversois de vieille roche, qui lui avança le capital nécessaire pour étendre son commerce. Délaissant la poissonnerie, le jeune Bergmans, après un stage profitable chez son protecteur, se lança dans le grand négoce, notamment dans les affaires en grains. Il devint riche sans que sa fortune nuisît à sa popularité. Il resta l'idole des petits tout en s'imposant à l'estime des gros bonnets et traita de puissance à puissance avec les plus superbes des oligarques. Il prit la tète du parti démocratique et national.
Sans remplir encore de mandat, il représentait, à la vérité, une force plus réelle que celle des députés ou des édiles, élus par un corps d'électeurs restreint, et vaguement pourris d'influences exotiques. C'était en un mot un de ces hommes pour qui ses partisans, soit la majorité de la population autochtone et vraiment anversoise, se fussent jetés dans le feu, — un tribun, un ruwaert. Il avait l'esprit si droit, si lucide, tant de bon sens, une si grande aménité, que les plus délicats lui pardonnaient ses légers défauts, par exemple sa forfanterie, ses gasconnades, sa partialité pour le clinquant et un léger prosaïsme, une certaine trivialité dans le langage. Le populaire ne l'en chérissait même que mieux, car il reconnaissait ses propres tares dans celles de son élu.
Ce tribun violent et souvent brutal devenait, dans le monde, un parfait causeur. Il parlait le français avec un accent assez prononcé, en traînant les syllabes et en y introduisant une profusion d'images, un coloris imprévu. Il exprimait son admiration aux femmes dans des termes souvent un peu francs, mais dont ces bourgeoises, excédées de conventions et de banalités, goûtaient la saveur rare tout en feignant de s'en effaroucher, de donner sur les ongles au panégyriste et de le reprendre. Bergmans avait le barbarisme heureux et la licence toujours piquante.
Au bal, chez les Dobouziez, il ne démentit point sa flatteuse réputation de boute-en-train et de charmeur. Naturellement, son attention pour Gina. fut grande. Il la voyait pour la première fois. Sous cette beauté fière, qui flattait son goût des nobles lignes, du sang généreux, des chairs bien modelées, il devina un caractère plus original et plus intéressant que celui des autres héritières. De son côté, Gina n'avait pas manqué de lui réserver une des danses tant convoitées. La physionomie ouverte et avenante de Bergmans, l'aisance et le naturel de ses allures, impressionnèrent cette fière jeune fille qui rencontrait pour la première fois un jeune homme digne de fixer son attention. En dehors de la correction et de la nouveauté de leur toilette, depuis longtemps Gina ne trouvait rien à apprécier chez les Saint- Fardier. Aussi ne songea-t-elle pas un instant à disputer l'un d'eux à ses petites intimes Angèle et Cora. Quant au cousin Laurent Paridael, ce balourd, ce sauvage ne pouvait prétendre tout au plus qu'à sa protection.
Pendant la danse, Mlle Dobouziez engagea avec Bergmans une de ces escarmouches spirituelles dans lesquelles elle excellai; mais cette fois elle trouva à qui parler; le tribun parait les coups avec autant d'adresse que de courtoisie. À quelques reprises il riposta, mais comme à regret, en montrant le désir qu'il avait de ménager sa pétulante antagoniste. Plusieurs fois dans le cours de la soirée, on les vit ensemble. Même lorsqu'elle dansait avec d'autres, Gina tâchait de se rapprocher des groupes où se trouvait Bergmans et se mêlait à la conversation. L'intérêt qu'elle lui portait n'allait pas sans un peu de dépit contre ce garçon du peuple, ce révolutionnaire, cette sorte d'intrus qui se permettait d'avoir à la fois plus de figure et plus de conversation que tous les potentats du commerce. Au lieu de lui savoir gré de la modération qu'il mettait à se défendre contre ses épigrammes, elle fut humiliée d'avoir été épargnée, d'autant plus qu'au premier engagement elle avait reconnu sa supériorité. Dans chacun des traits renvoyés, à contre-coeur, par le jeune homme, il avait mis comme une révérence galante. Il piquait un madrigal à la pointe de ses épigrammes. Sentiment indéfinissable chez Gina. Admiration ou dépit? Peut-être de l'aversion; peut-être aussi de la sympathie. À un moment, se sentant trop faible, elle appela à la rescousse l'armateur Béjard, reconnu pour un des dialecticiens serrés de son monde. Elle offrait à Bergmans l'occasion de confondre un des êtres qu'il rendait responsable de la déchéance morale de sa ville natale.
Le tribun fut acerbe; il démoucheta ses fleurets; toutefois il demeura homme du monde, respecta la neutralité du salon où il était reçu, ne s'oublia pas, tenant surtout à mériter l'estime de Régina.
Le Béjard, agacé par la modération de Bergmans, ferrailla maladroitement, devint presque grossier. Pourtant, aucun de ces deux hommes ne toucha en apparence aux choses que chacun avait sur le coeur; mais ils se mesuraient, se cherchant les côtés vulnérables; se disant, d'une façon détournée et comme par allégories, leurs animosités, et leurs dissentiments, et leurs incompatibilités, et leurs instincts contraires. Béjard n'était pas dupe, du tact et de l'esprit conciliant de son adversaire. Ils lui révélaient une force, un talent, un caractère plus redoutable encore que ceux qu'il avait appris à connaître dans les réunions publiques. Le tribun se doublait donc d'un politique? Béjard n'admettait pas que cette idole du peuple, ce fanatique de nationalisme, prît tant de plaisir que les autres voulussent bien se l'imaginer à ces réunions frivoles, à ces conversations, où tant de choses devaient se dire et se faire à l'encontre de ses convictions.
Mais c'est que Béjard devinait aussi en quelle aversion Bergmans tenait les gens de son espèce. Pourtant la belle humeur ironique et l'aisance du tribun augmentaient à mesure que l'autre bafouillait.
Béjard finit par s'éclipser. Gina souffrit du succès de Bergmans; c'était bien impertinent à lui, petit oracle de carrefour, d'avoir raison contre un augure que M. Dobouziez prisait tant.
Gina rencontra plusieurs fois cet hiver, le tribun dans le monde. Elle continua de lui témoigner un peu plus d'égards qu'aux autres; le traita en camarade, mais sans que rien dans sa conduite pût lui faire croire qu'elle le préférait. Aux petites Vanderling qui la taquinaient au sujet de son entente avec ce rouge: «Bast! il m'amuse!» faisait-elle.