Près du navire se dresse une tribune, tendue de toile à voile que le vent humide secoue par moments d'une façon assez rageuse.
Non loin de l'eau repose, comme une baleine échouée, l'immense bâtiment. La puissante carcasse, étalonnée, fraîchement peinte en noir et rouge, À la poupe, en lettres d'or, dans une sorte de cartouche sculpté, figurant une sirène, on lit ce mot: Gina.
Dès le matin, le chantier se garnit de curieux. Les invités munis de cartes prennent place sur les gradins de la tribune. Au premier rang, des fauteuils en velours d'Utrecht attendent les autorités, la marraine et sa famille. Les badauds de peu d'importance et les ouvriers se placent au petit bonheur à proximité du rivage et du bateau.
Il fait un soleil glorieux comme celui qui brillait il y a près d'un an, lors de l'excursion à Hémixem. Tout ce qui a la prétention de donner le ton, de régir l'esprit, la mode et la politique, se retrouve là comme par hasard. Ils se prélassent, les gens qui comptent: les Saint-Fardier, les Vanderling, les Brullekens, les De Zater, les Fuchskop, nombre de Verhulst, de Verbist, de Peeters et de Janssens, tous les Von et les Van de l'autre fois; toujours les mêmes.
Le Dupoissy est radieux et se donne de l'importance comme s'il était à la fois auteur, propriétaire et capitaine du navire.
Les dames chiffonnent des toilettes charmantes, pleines d'intentions. Angèle et Cora Vanderling minaudent à côté de leurs fiancés, les jeunes Saint-Fardier, qui étalent un élégant négligé bleu à boutons d'or, jouant l'uniforme des officiers de marine.
Door Bergmans aussi est de la fête, accompagné de ses amis, le peintre réaliste Willem Marbol et le musicien Rombaut de Vyveloy.
Cependant, tout est prêt. L'équipage se réunit sur le pont du navire, selon l'usage. Les matelots, endimanchés et astiqués, francs et débonnaires gaillards, rappelleraient à Laurent, s'il était de la partie, son brave Vincent Tilbak. Un peu embarrassés de leurs membres, on dirait que cette façon de parader sur un navire encore à terre n'est pas de leur goût. Mêlés à l'équipage, des badauds ont voulu se donner l'émotion de descendre avec le navire. Le patelin Dupoissy voudrait bien se joindre à ceux-ci, mais ses fonctions délicates l'attachent au rivage. En attendant l'arrivée du maître, c'est lui qui se charge de recevoir le monde, de caser les dames sous la tente, et aussi de faire l'office de commissaire et de déloger, au besoin, les profanes. Il a conscience de son importance, le radieux Dupoissy. Voyez-le conduire, près du bateau, les demoiselles Vanderling et leur expliquer, avec des termes techniques, le détail de la construction. Il leur confie aussi, d'un petit air mystérieux, qu'il a préparé quelques vers «bien sentis».
Pour se défaire du fâcheux raseur, le rédacteur du grand journal commercial a promis de les intercaler dans le compte rendu.
Plusieurs équipes des travailleurs les plus vigoureux et les plus décoratifs du chantier attendent, à portée du navire, le moment de lui donner la liberté complète. Il ne manque plus que les autorités et les principaux acteurs, les premiers rôles de la cérémonie qui se prépare. Au dehors du chantier, sur les quais, en aval du fleuve vers la ville, des milliers de curieux refoulés des installations Fulton, où l'on s'entasse à s'étouffer, sont postés pour prendre leur part du spectacle, se piètent avec un tumulte d'attente, un brouhaha d'endimanchement.