— Et pour la marraine! ajoutent des regardants.

Comme Mlle Dobousiez n'en finit pas, Béjard s'impatiente à son tour, reprend l'outil récalcitrant et cette fois, d'un coup ferme et nerveux, il tranche la corde.

La masse énorme crie sur ses ais, se met lentement en branle et dévale majestueusement vers son domaine définitif.

Moment pathétique. Qu'y a-t-il pourtant là pour faire battre tous ces coeurs, non seulement les simples, mais encore les plus vains et les plus fermés, plus difficiles à émouvoir que l'énorme colosse même?

En gagnant le fleuve, le navire auquel s'est communiqué une vie étrange, continue de crier et de rugir. Rien de majestueux comme cette rumeur prolongée dont retentissent les flancs de la Gina. Certains chevaux hennissent ainsi de plaisir et de fierté, au moment où l'homme met à l'épreuve leur vigueur et leur vitesse. Puis, brusquement, d'un trait, il franchit, comme un plongeur impatient, la distance qui le séparait encore de la nappe ondoyante et il s'enfonce avec fracas dans l'Escaut que son entrée fait tressaillir et qui semble écarter, pour le recevoir, ses masses écumantes.

Alors, la rumeur du navire ayant cessé, de la foule s'élèvent des hourrahs! formidables et prolongés. La musique déchaîne de nouvelles et entraînantes fanfares, les salves reprennent, un immense drapeau tricolore est hissé au sommet du grand mât. L'équipage de la Gina éclate à son tour en cris de jubilation, et ses passagers pour rire, convaincus de leur importance, agitent mouchoirs et chapeaux.

Bientôt le navire se prélasse au milieu du fleuve, et vire gracieusement, avec une dignité et une aisance de triomphateur. Ce n'est plus la masse lourde, rébarbative et un peu piteuse qu'on admirait tout à l'heure, de confiance, car un navire hors de l'eau a toujours l'air d'une épave, mais depuis qu'il est entré dans son élément, il s'est allégé et animé. Voilà même qu'on met sa machine en mouvement, ses lourdes hélices battent l'eau, la fumée s'échappe par sa cheminée énorme. Son formidable organisme fonctionne, ses muscles de fer et d'acier s'agitent, il gronde, il respire, il souffle, il vit. Et les hourrahs parlent de plus belle. Cependant, à terre, sous la tente, l'agent de M. Fulton faisait circuler des coupes de Champagne et des biscuits, les hommes trinquaient avec bonhomie, en affectant de la rondeur et de l'expansion, à la fortune de la Gina. Tous s'empressaient autour de la belle marraine afin de lui exprimer leurs voeux pour son brillant filleul. Gina portait le verre à ses lèvres et saluait à chaque toast, avec un sourire fin et digne. Les petites Vanderling buvaient en conscience; serrées de près par leurs fiancés, elles affectaient d'être chatouillées, se renversaient à faire craquer leur canezou, en riant comme de petites folles, blanches, grassouillettes, le menton charnu, les lèvres très rouges, les yeux pleins de science amoureuse.

Béjard redoublait de prévenances et d'attentions auprès de Gina.

— Vous voilà attachée à ma fortune, mademoiselle, disait-il, non sans intention. Dans cette Gina qui m'appartient et qui fera honneur à son nom, je n'en doute pas, je me plairai à retrouver quelque chose de votre personne. D'ailleurs, les Anglais, nos maîtres en commerce, ont fait aux vaisseaux l'honneur de les assimiler à la femme. Pour eux tous les objets sont indifféremment du genre neutre. Les navires seuls appartiennent au beau sexe…

— Je me sens assez petite fille à côté de cette imposante matrone! répondit Gina en riant. Et j'ai peine à croire que je l'ai tenue sur les fonts baptismaux; c'est plutôt elle qui semble m'accorder son patronage… Et ceci explique mon émotion de tout à l'heure… Ah! vrai, j'ai senti l'aplomb m'abandonner…