Des barques de pêcheurs regagnaient les canaux de refuge et les bassins de batelage. De flegmatiques péniches se laissaient pousser, à vau l'eau, si lentement qu'elles en paraissaient immobiles et comme pâmées aux caresses titillantes de cette eau pleine de flamme, chargée de fluide comme une fourrure de félin.

Les voiles blanches devenaient roses. Les contours des bateaux, le ventre et les flancs des carènes étaient très arrêtés à cette heure. Et, par instants, sur la toile des chaloupes se détachaient noires, agrandies, prenant on ne sait quelle autorité fatidique, quelle valeur supraterrestre de nobles silhouettes de marins tirant sur une amarre ou transplantant un mât.

À droite, aux confins de la zone des habitations, s'enfonçaient profondément vers l'intérieur, comme à la suite d'une victoire du fleuve sur la terre, d'immenses carrés qui étaient des bassins, puis encore des bassins d'où s'élançaient en cépées compactes des milliers de mâts compliqués, aux gréements croisés de vergues. Et dans cette forêt de mâts, musoirs, passerelles, sas, écluses, cales sèches ménageaient des clairières, des échappées sur l'horizon.

En certain point des bassins, l'encombrement était tel que, vus de loin, mâtures et cordages des navires accotés semblaient s'enchevêtrer, se croiser, et évoquaient des filets aux mailles si serrées, qu'ils en offusquaient le rideau d'éther opalin où piquait quelque étoile hâtive et faisaient rêver de toiles tissées par des mygales fabuleuses, où les fanaux multicolores et les constellations d'argent viendraient se prendre comme des lucioles et des lampyres.

Prête à se reposer, la ruche commerçante se hâtait, redoublait d'activité, désireuse de finir sa tâche quotidienne. À des recrudescences de vacarme succédaient de subites accalmies. Les pics des calfats cessaient de battre les coques avariées; les chaînes des grues des cabestans interrompaient leurs grincements; un vapeur en train de geindre et de renâcler se taisait; les cris d'attaque, les mélopées rythmiques des débardeurs et des marins attelés à des manoeuvres collectives, tarissaient subitement.

Et ces alternatives de silence et de tumulte s'étendant simultanément sur tous les points de la ville laborieuse, donnaient l'idée du soupir d'ahan dans lequel se soulèverait et s'abaisserait une poitrine de Titan.

Dans l'infini brouhaha, Laurent discernait des appellations gutturales, rauques ou stridentes, aussi fignolées que les mélancoliques sonneries de la caserne, tristes comme la force qui se plaint.

Et après chaque phrase du choeur humain retentissait un bruit plus matériel; des ballots s'éboulaient à fond de cale, des poutrelles de fer tombaient et rebondissaient sur le dallage des quais.

En reportant ses regards, du fleuve sur la rive, Laurent aperçut une équipe de travailleurs réunissant leurs forces, pour mouvoir quelque arbre géant, de la famille des cèdres et des baobabs, expédié de l'Amérique. Leur façon de faire la chaîne, de se grouper, de se buter à ce bloc inerte, de jouer des épaules, des reins, de la croupe, auraient fait pâlir et paraître mièvres les bas-reliefs des temps héroïques.

Mais une odeur véhémente et compliquée, où se fondaient sueurs, épices, peaux de bêtes, fruits, goudron, varech, cafés, herbages, et qu'exaspérait la chaleur, montait à la tête du contemplatif, comme un bouquet supérieur, l'encens agréable au dieu du commerce. Ce parfum, taquinant ses narines, sensibilisait ses autres sens.