Oui, sa ville trop belle, trop riche, ce berceau trop vaste pour son nourrisson en imposa ce soir à Laurent.
— Va-t-elle aussi m'écarter, comme un rebut, un indigne? se demandait-il avec angoisse.
Mais comme si l'adorable ville, moins dure, moins cruelle que l'autre, eût lu la détresse du déclassé et tenu à ce que rien ne gâtât l'ivresse de son émancipation, avant que son coeur se fût serré complètement, le ciel enflammé amortissait son éclat trop acerbe et, du même coup, l'eau dans laquelle on semblait avoir fondu des rubis retrouvait son apparence normale. L'atmosphère crépusculaire redevint fluide et tendre; les flots s'ouatèrent d'une brume légère, à l'horizon il n'y eut plus que des rappels roses de l'embrasement furieux qui avait effarouché Paridael.
Ce fut une véritable détente. La ville lui serait donc meilleure, plus pitoyable!
Même les mouvements des débardeurs lui parurent moins surhumains, moins hiératiques. Les ouvriers sur le point de cesser le labeur se surprenaient à respirer et à souffler comme de simples mortels, les bras ballants ou croisés, ou se frottant le front du revers de la manche. Laurent les trouvait tout aussi beaux comme cela, et meilleurs. Au moment de rentrer, de se baigner dans l'intimité du ménage, ils souriaient, anonchalis d'avance, et une langueur leur descendait des reins aux jambes, et leurs étreintes cherchaient des objets moins rugueux et moins inertes.
Laurent remettait pied dans la réalité.
II. LA CASQUETTE
À la recherche du logis des Tilbak, il s'était engagé dans le quartier des Bateliers.
On commençait à allumer les réverbères, lorsqu'il avisa une petite boutique portant pour enseigne: À la Noix de Coco, à l'étalage de laquelle s'amoncelaient les objets les plus disparates; lunettes et boussoles marines, coffres de matelots, chapeaux goudronnés, casquettes de grosse laine, paquets de tabacs anglais et américain enveloppés de papier jaune, tablettes de cavendish ou rôles de tabac à chiquer, canifs, crayons, flacons de parfum, savon de Windsor.
Quelque chose lui disait que c'était là le logis de sa chère Siska. Il n'eut plus de doute en avisant, dans la boutique, une femme occupée à ranger les articles déplacés. Elle tournait le dos à Laurent, et comme la pièce n'était pas encore éclairée, il distinguait à peine sa silhouette, mais avant qu'elle lui eût montré son visage, il l'avait reconnue. Elle alluma les quinquets. Il la voyait en face. C'était la même bonne figure ouverte d'autrefois; elle avait encore ses bandeaux de cheveux crespelés, un peu grisonnants à présent, où les doigts du gamin s'embarrassaient et qu'il tirait sans pitié. Il demeurait en arrêt devant l'étalage, de l'air d'une pratique qui fait son choix et, comme la rue était plus sombre que la boutique, Siska avait plus de peine à le distinguer. De temps en temps, tout en vaquant à la toilette de son magasin, elle lançait au quidam hésitant un regard à la dérobée. Cela ne mordait donc pas? Que fallait-il pour l'amorcer? Pauvre femme! Laurent se demandait si elle vendait beaucoup de ces articles?