Béjard s'adressa, pour le déchargement de ces marchandises, à une Nation rivale de sa créancière, mais dans de pareilles circonstances, les corporations font cause commune et la Nation sollicitée refusa l'entreprise à moins que le négociant ne s'acquittât d'abord envers leurs concurrents.
Il s'adressa à une troisième, à une quatrième Nation, partout il se buta au même refus.
Entêté et furieux, il fit venir des dockers de Flessingue, le port de mer le plus proche. Les débardeurs anversois jetèrent plusieurs Hollandais dans les bassins et les en retirèrent à demi noyés pour les y replonger encore, si bien que tous reprirent le même jour le train pour leur patrie, en jurant bien qu'on ne les repincerait plus à venir contrecarrer, dans leurs grèves, ces Anversois expéditifs. De fait, lorsque ces manoeuvriers aussi placides que vigoureux s'avisaient de devenir méchants, ils le devenaient à la façon des félins.
Béjard, en apprenant la désertion des Hollandais après le traitement qui leur avait été infligé, écumait de colère et jurait de se venger tôt ou tard de Vingerhout et de ces insolentes Nations. Mais comme, entre temps, son blé menaçait de pourrir à fond de cale, il céda aux prétentions des débardeurs.
À quelque temps de là l'occasion se présenta pour lui de rouvrir les hostilités contre cette plèbe par trop séditieuse. On venait d'inventer aux États-Unis, des «élévateurs», appareils tenant à la fois lieu de grues, d'allèges et de compteurs, dont l'adoption pour le déchargement des grains, devait fatalement supprimer une grande partie de la main-d'oeuvre et entraîner par conséquent la ruine de nombreux compagnons de nations.
Aussi l'agitation fut grande parmi le peuple quand il apprit que Béjard avait préconisé, dans les conseils de la Régence, l'acquisition de semblables engins.
Le soir où en séance des magistrats municipaux la proposition de Béjard devait être mise aux voix, baes, doyens, compagnons, convoqués par Jan Vingerhout se massaient de manière à représenter une armée compacte et formidable, sur la Grand'Place, devant l'Hôtel de Ville. En costume de travail, les manches retroussées, leurs biceps à nu, ils attendent là, terriblement résolus, poings sur les hanches, le nez en l'air, les yeux braqués vers les fenêtres illuminées. L'air goguenard, pipe aux dents, radieux comme s'il s'agissait d'aller à la danse, Jan Vingerhout circule de groupe en groupe pour donner la consigne à ses hommes. Quoiqu'il n'ait pas besoin de secrétaire pour la besogne de ce soir, il s'est fait accompagner du jeune Paridael enchanté de la petite explosion qui menace l'odieux Béjard.
— Nous allons rire, mon garçon, fait Jan en se frottant les mains, de manière à faire craquer les os de ses phalanges.
Siska a retenu, non sans peine, son homme à la maison.
Quelques badauds de mine suspecte, du genre des jeunes runners du Doel, s'approchent aussi des solides compagnons, mais Jan n'entend pas s'embarrasser d'alliés compromettants. Il les récuse sans trop les rabrouer toutefois. Les braves gens suffiront à la besogne.