À la Croix Blanche, Door n'avait pas assez de ses mains pour presser toutes celles qui tenaient à secouer les siennes. L'affection, l'exubérance, la sincérité de ces natures frustes et droites le touchaient vivement.

Laurent, les Tilbak, Jan Vingerhout, Marbol et Vyvéloy ne restaient pas en place, sortaient, allaient aux informations, couraient au bureau central où se faisait le dépouillement général.

Les premiers résultats, favorables tour à tour à Béjard et à Bergmans étaient accueillis, par des huées à l'Association, par des vivats à la Croix Blanche, ou réciproquement. Mais les manifestations de rassemblée des riches trouvaient chaque fois un écho contradictoire sur la Place. Ainsi, l'affichage aux fenêtres de l'Association, des chiffres de majorité attribués à Béjard fit partir des applaudissements timides promptement étouffés sous des grognements et des sifflets; le contraire se produisait lorsque la chance avait favorisé «notre Door».

Quelque temps les suffrages se balancèrent. La majorité des censitaires de la ville se déclaraient pour le tribun. Déjà la foule, dans la rue et à la Croix Blanche, se trémoussait d'allégresse; on se donnait l'accolade, on félicitait Bergmans. Paridael voulait même qu'on arborât le drapeau des gueux, orange, blanc et bleu, avec les deux mains fraternellement enlacées, les mains amputées et écartelées sur l'écusson d'Anvers. Bergmans, moins optimiste, eut de la peine à empêcher ses amis de triompher trop tôt. Il avait raison de se défier. Nos enthousiastes comptaient sans les campagnes. Non seulement les bureaux ruraux comblèrent rapidement l'écart des voix entre les deux listes, mais le total de ces suffrages campagnards grossissant, s'enflant toujours, engloutit comme une stupide marée, submergea sous ses flots les légitimes espérances de la majorité des citadins.

VI. TROUBLES

Ce fut d'abord de la consternation, ensuite de la rage, qui s'emparèrent de la population anversoise, à l'issue définitive de la lutte. Les riches l'emportaient, mais avec le concours de la corruption et de la bêtise. Les campagnards avaient opposé leur veto à la volonté de la grande ville. Les vainqueurs, qui ne pouvaient se dissimuler l'aloi équivoque de ce triomphe, commirent la faute de vouloir le célébrer et, assez penauds, intérieurement, ils payèrent d'audace, affectèrent de la jubilation et déterminèrent, chez la foule, par leurs bravades et leurs défis grimaçants, l'explosion des sentiments hostiles qu'elle contenait, à grand'peine, depuis le matin. Toutefois ils n'osèrent pas se montrer au balcon de leur club où les appelait ironiquement la fourmilière, la houle de têtes convulsées, pâles et blêmes de dépit, ou rouges et échauffées, rictus sardoniques, lèvres pincées, yeux qui rencognent des larmes de rage.

Cinq heures. La nuit est tombée. Les riches regagnent leurs hôtels de la ville neuve, en se glissant timidement a travers la foule qui continua de stationner sur le forum.

Tous restent là angoissés, ne sachant a quoi se résoudre, les poings fermés, certains que «cela ne se passera pas ainsi», mais ignorant comment «cela se passera».

En prévision des troubles, le bourgmestre a consigné la garde civique, les postes sont doublés, la gendarmerie est sous les armes.

Bergmans traversant la place a été reconnu, acclamé, porté en triomphe. Il se dérobe comme il peut à ces ovations: depuis le matin, il exhorte au calme et à la résignation tous ceux qui l'approchent: «Nous vaincrons la fois prochaine!»