Félicité l'avait pincé et taloché. Il fut stoïque, ne cria point, s'en tint à quatre devant la mégère.
Le dénouement orageux de la journée fit diversion au deuil de l'orphelin. Les émotions, la fatigue, le plein air lui procurèrent un lourd sommeil visité de rêves où des images contradictoires se matèrent dans une sarabande fantastique. Armée d'une baguette de fée, la rieuse Gina conduisait la danse, livrait et arrachait tour a tour le patient aux entreprises d'une vieille sorcière incarnée en Félicité. À l'arrière-plan, les fantômes doux et pâles de son père et de Siska, du mort et de l'absente, lut tendaient les bras. Il s'élançait, mais M. Dobouziez le saisissait au passage avec un ironique: «Halte-là, galopin!» Des cloches sonnaient; Paridael jetait la reine-marguerite, présent de Gina, dans le plateau de l'offrande. La fleur tombait avec un bruit de pièce d'or accompagné du rire guilleret de la petite cousine, et ce bruit mettait en fuite les larves moqueuses, mais aussi les pitoyables visions…
Et telle fut l'initiation de Laurent Paridael à sa nouvelle vie de famille…
II. LE «MOULIN DE PIERRE»
À sa deuxième visite, et à celles qui suivirent, lorsque les vacances le renvoyaient chez ces tuteurs, Laurent ne se trouva pas plus acclimaté que le premier jour. Il avait toujours l'air de tomber de la lune et de prendre de la place.
On n'attendait pas qu'il eût déposé sa valise pour s'informer de la durée de son congé et on se préoccupait plus de l'état de son trousseau que de sa personne. Accueil sans effusion: la cousine Lydie lui tendait machinalement sa joue citronneuse; Gina semblait l'avoir oublié depuis la dernière fois; quant au cousin Guillaume, il n'entendait pas qu'on le dérangeât de sa besogne pour si peu de chose que l'arrivée de ce polisson, il le verrait bien assez tôt au prochain repas. «Ah! te voilà, toi! Deviens-tu sage? … Apprends-tu mieux?» Toujours les mêmes questions posées d'un air de doute, jamais d'encouragement. Si Laurent rapportait des prix, voyez le guignon! c'étaient ceux précisément auxquels M. Dobouziez n'attachait aucune importance.
À table, les yeux ronds de la cousine Lydie, implacablement braqués sur lui, semblaient lui reprocher l'appétit de ses douze ans. Vrai, elle faisait choir le verre de ses doigts et les morceaux de sa fourchette. Ces accidents ne valaient pas toujours à Laurent l'épithète de maladroit, mais la cousine avait une moue méprisante qui disait assez clairement sa pensée. Cette moue n'était rien cependant, comparée au sourire persifleur de l'impeccable Gina.
Le cousin Guillaume qu'il fallait quérir plusieurs fois avant de se mettre à table, arrivait enfin, le front chargé de préoccupations, la tête à une invention nouvelle, supputant les résultats, calculant le rendement probable de l'un ou l'autre perfectionnement, le cerveau bourré d'équations.
Avec sa femme, M. Dobouziez parlait affaires, et elle s'y entendait admirablement, lui répondait en se servant de barbares mots techniques qui eussent emporté la bouche de plus d'un homme du métier.
M. Dobouziez ne cessait de chiffrer et ne se déridait que pour admirer et cajoler sa fillette. De plus en plus Laurent constatait l'entente absolue et idolâtre régnant entre ces deux êtres. Si l'industriel s'humanisait en s'occupant d'elle, réciproquement Gina abandonnait, avec son père, ses airs de supériorité, son petit ton détaché et avantageux. M. Dobouziez prévenait ses désirs, satisfaisait ses moindres caprices, la défendait même contre sa mère. Avec Gina, lui, l'homme positif et pratique, s'amusait de futilités.