Mais pouvait-il laisser mettre en faillite le mari de sa fille, le père de son petit-fils et filleul?

Béjard l'attendait à ce silence. Il l'avait laissé se débattre et expectorer sa bile, il lisait sur le visage contracté du vieillard les pensées qui se combattaient en lui. Lorsqu'il jugea le moment venu de reprendre le débat, il recourut à son ton doucereux de juif qui ruse:

— Trêve de récriminations, beau-père, dit-il. Et nous nous jetterions durant des heures nos torts réels ou prétendus à la tête, que cela ne changerait rien à la situation. Parlons peu, parlons bien. Rien n'est désespéré, que diable! Bien entendu si vous ne vous obstinez point à me plonger vous-même dans le bourbier où je me sens enfoncer. J'ai calculé sur cette feuille — et vous pourrez l'emporter pour vérifier, à loisir, à tête plus reposée, l'exactitude de mes chiffres — que ma dette et mes obligations s'élèvent à deux millions de francs… De grâce, plus de secousses électriques, n'est-ce pas?… Que j'achève au moins de vous exposer la situation… J'ai de quoi, en caisse, faire face aux quatre premières échéances, représentant près de huit cent mille francs. Cela nous mène jusqu'au premier du mois prochain…

— Et alors?

— Alors je compte sur vous…

— Vous comptez sérieusement que je vous procure plus d'un million?

— On ne peut plus sérieusement.

Le même mortel et crispant silence, pendant que Gina chantait là- haut, en s'accompagnant, les nobles mélodies des classiques allemands. Dobouziez se prend le front à deux mains, l'étreint comme s'il voulait en exprimer la cervelle, puis il le lâche brusquement, se lève, ferme les poings, et sans s'ouvrir autrement auprès de Béjard d'une résolution extrême qu'il vient de prendre, il lui dit:

— Laissez-moi quinze jours pour aviser… et ne vous empêtrez pas davantage d'ici là…

L'autre comprend que le beau-père le sauve, et marche vers lui, la main tendue, confit en douceâtres formules de gratitude…