L'autre hésite à répondre. Il n'ose pas exprimer ce qu'il souhaiterait.
— Écoutez, reprend M. Daelmans, voua accueillerez mes ouvertures comme voua l'entendrez et il est convenu d'avance que vous me les pardonnez, au cas où elles vous paraîtraient inacceptables… Voici. La fabrique changeant de propriétaire, il serait désastreux qu'elle perdit du même coup son directeur… Vous me comprenez? Je dirai même que cette éventualité suffirait pour faire hésiter l'acquéreur. Des capitaux se remplacent, monsieur Dobouziez, l'argent se gagne, se perd — se gaspille, allait-il dire, mais il se retint — se regagne. Mais ce qui se trouve et ce qui se remplace difficilement, c'est un homme de talent, un homme instruit, actif, expérimenté, un homme du métier… C'est pourquoi je vous demande, monsieur Dobouziez, si vous verriez quelque inconvénient à demeurer à la tête d'une industrie que vous avez édifiée et que vous seul pouvez maintenir et perfectionner… Nous comprenons-nous?
S'ils se comprenaient! Ils ne pouvaient mieux se rencontrer.
C'était précisément la solution qu'espérait M. Dobouziez.
Entre gens si honnêtes et si droits, on convint avec tout autant de facilité du chiffre des appointements du directeur; sauf ratification par Saint-Fardier et les petits actionnaires: une simple formalité. Il va sans dire que M. Daelmans mit vos appointements à un chiffre très respectable. Il voulait même que le directeur continuât d'occuper la somptueuse maison attenante à la fabrique. Mais le père esseulé désirait retourner auprès de son enfant.
Ah! personne comme Daelmans-Deynze n'aurait pu adoucir à Dobouziez l'amertume et l'humiliation de ce sacrifice! Qui s'imaginerait pareille délicatesse et pareilles nuances de procédés chez cet homme de négoce! Dobouziez dut se l'avouer au fond de son coeur si blindé, si fier, si peu accessible aux émotions. Et, au moment de prendre congé de M. Daelmans — son patron — comme il articulait quelque correcte formule de remerciements, il sentit se fondre brusquement comme des glaçons dans sa poitrine, et, se ravisant, se précipita dans les bras de son ami, son sauveur.
— Courage! lui dit l'autre avec sa simplicité et sa rondeur habituelles.
IX. LA BOURSE
Une heure! l'heure réglementaire de l'ouverture de la Bourse sonne à l'horloge, dernier vestige de l'ancien édifice incendié, à la diligente horloge qui, lorsque les flammes la serraient de près et avaient tout dévoré autour d'elle, s'obstinait, servante féale, à mourir au champ du devoir en donnant l'heure officielle à la ville marchande[7]…
Une heure! Dépêchez, retardataires! Expédiez votre lunch, n'en faites qu'une bouchée, hommes d'affaires, hommes d'argent! Joueurs de dominos, d'autres combinaisons vous réclament! Achevez de siroter votre café, de sabler la fine champagne. Plantez là le journal pourtant si concis et rédigé, en nègre, à votre intention. Réglez et filez, ou gare l'amende.
Une heure! Ils affluent de tous les points de la ville et de la Cité. Riches d'aujourd'hui, riches de demain et aussi riches de la veille, qui s'évertuent et luttent contre la débâcle, millionnaires dont l'herbe a fait du foin qu'ils engrangent dans leurs bottes, ou encore millionnaires dont le foin a flambé comme un simple feu de paille!