Les millionnaires podagres se faisaient représenter à cette fête par leurs héritiers et leurs commis.

La police se tenait discrètement en observation. Tant qu'on n'endommageait pas la peau du patient et qu'on se bornait à le bousculer, elle n'avait pas mission d'intervenir. La tradition, autorisait les négociants assemblés à châtier, dans cette mesure, le spéculateur de mauvaise foi.

Entre les arcades du premier, étage, accoudés à la travée du promenoir, penchés sur cette véritable arène, les petits porteurs de dépêches jubilaient non sans éprouver quelque stupeur à la vue de ces personnages barbus et généralement compassés, s'émancipant comme des vauriens de leur âge, et l'envie leur démangeait de descendre dans la piste pour participer à ce sport de haut goût. Mais outre que les placides «gardes-ville» ne leur auraient pas assuré les mêmes immunités qu'aux boursiers, à la tangue un sentiment de terreur et de pitié entrait dans l'âme des gamins: ils regardaient encore, les yeux écarquillés, mais ils avaient cessé de rire.

Les rudes bateliers, si prompts à se colleter, demeuraient stupéfaits devant ce déchaînement de furie chez tous ces «chics messieurs», et ils en oubliaient de tirer des bouffées de leur brûle-gueule ou même de mordre leur chique.

Aucun des anciens amis du Sedanais, aucun, des amphitryons qui le recevaient autrefois à leur table, n'accourait à sa rescousse. Les plus humains, voyants la tournure critique que prenait l'altercation entre Dupoissy et ses créanciers, s'étaient prudemment esquivés, de peur d'être mêlés à l'esclandre ou pour s'épargner la vue de ces scènes pénibles.

Pendant, la tempête, une barque de pêche essaie d'enfiler le goulet du port. L'esquif a beau calculer son élan chaque fois la barre l'entraîne à la dérive ou menace de le briser contre les estacades. La tourmente humaine leurrait ainsi le pitoyable Sedanais et ne le rapprochait d'une des portes de salut que pour le rejeter à l'intérieur, et cela parfois en risquant de le fracasser contre les piliers.

Comme après bien des affres et bien des péripéties, une formidable impulsion le dirigeait pour la vingtième fois vers la sortie, un retardaire venant de la rue poussa la porte capitonnée.

— Tenez la porte ouverte, Béjard! mugit en s'épongeant Saint- Fardier père, qui s'était passionné pour ce jeu comme un étudiant d'Oxford à un match de foot-ball.

Ganté de frais, la taille prise dans un pardessus de coupe irréprochable, la boutonnière fleurie, plus superbe, plus maître de lui, plus dominateur que jamais, Béjard devina la situation, et n'ayant plus rien de commun avec son ancienne créature, tenant surtout à affirmer qu'il la répudiait sans merci, notre homme se prêta avec empressement à ce que la cohue attendait de lui.

S'effaçant contre la muraille, il tint la porte entrebâillée pour livrer passage à la victime. Son visage s'éclairait d'une joie satanique. Vrai, il était propre à présent, le patelin lâcheur! De son côté, Dupoissy reconnut son ancien associé. Se voir ainsi houspillé devant lui! C'était là le coup de grâce, le suprême opprobre! Franchement il ne méritait pas ce surcroît d'ignominie! Il concentra tout ce qui lui restait de ressort, de flamme, d'énergie vitale, pour lancer au triomphateur un regard d'atroce rancune, quelque chose comme une imprécation muette. Le crapaud doit avoir de ces regards sous le sabot d'un maroufle. Béjard ne broncha pas sous ce fluide vindicatif. Rien n'était, au contraire, plus flatteur pour lui. Au moment où une dernière ruée accélérait l'essor du Sedanais et où il filait avec la véhémence d'un projectile devant le député Béjard, celui-ci lui fit une révérence profonde de tabellion qui reconduit un visiteur considérable.