Laurent aurait voulu lui dire: «Gardez cet argent, tuteur… Placez-le vous-même… Je n'en ai pas besoin; je le dépenserai, il m'échappera, car il ne me connaît pas… Tandis que vous êtes homme à le manier et à en user comme il convient…»
Mais il craignit que le superbe Dobouziez, habitué à jouer avec des millions, ne prît pour une insultante familiarité l'offre de ce capital dérisoire…, l'héritage de feu Paridael, ce pauvre commis…
Et pourtant, comme le fils Paridael eût prêté et même donné de bon coeur les économies du commis défunt à ce patron de la veille, devenu commis à son tour.
— Dépêchons! répéta M. Dobouziez d'un ton glacial après avoir consulté son chronomètre.
Force fut à Laurent de prendre son bien. Il s'attardait encore en regagnant la porte: «Permettez-moi au moins, cousin, de vous remercier et de vous demander…» balbutia-t-il, poussant la conciliation jusqu'à se repentir de ses torts involontaires et à se reprocher l'antipathie qu'il avait inspirée, malgré lui, à ce sage.
— C'est bien! c'est bien!
Et le geste et la physionomie imperturbables de Dobouziez continuaient de lui répéter: «J'ai fait mon devoir et n'ai besoin de la gratitude de personne!»
Les opérations étaient exactes. Le patrimoine avait été géré d'une manière irréprochable. Le résultat était prévu. Tout était prévu!
Ah! il ne se doutait pas, le rationnel Dobouziez, de la façon hétéroclite dont l'orphelin lui témoignerait bientôt sa reconnaissance! Il oubliait, le parfait calculateur, que certains problèmes ont plusieurs solutions. Sinon, il aurait peut-être rappelé le jeune homme qu'il congédiait si catégoriquement et lui aurait dit: «Soit, malheureux enfant, laisse-moi ton petit pécule et surtout ne te crois jamais notre obligé, le débiteur de Gina et de son père, le vengeur fatidique de ma fille…»
Laurent ne se doutait pas, en ce moment, de ce qui devait arriver et, cependant, il se sentait monter au coeur une sourde et opaque tristesse. Avant de se rendre à la fabrique, il s'était réjoui à l'idée de devenir son propre maître, de toucher un vrai capital, presque une fortune!… Et à présent qu'il tenait ces billets et cet or, ils lui brûlaient la poche et l'inquiétaient comme s'ils ne lui eussent pas appartenu. Vrai, un voleur n'eût pas été plus soucieux que ce propriétaire.