— Vincent! s'écria Laurent en lui fermant la bouche… Soyez raisonnable, Vincent… Je me moque bien de ma noble famille… Vrai, pour ce qu'il m'en reste, il serait absurde de me contraindre… Vous finiriez, en me parlant ainsi, par me la faire haïr!… Que n'assistiez-vous tout à l'heure à l'accueil que m'a fait ce Dobouziez! L'âge et les mécomptes l'ont rendu plus pisse- froid que jamais… Je ne suis plus des leurs. Je me demande même si je l'ai jamais été! Je ne leur dois rien. Nos derniers liens sont brisés… Et c'est à ces parents qui me renient, que je sacrifierais mes affections!… Allons, votre refus n'est pas sérieux… Siska sera plus raisonnable que vous…

— Inutile! monsieur Laurent. Sachez même que si ma femme avait prévu cette amourette, jamais elle ne vous aurai attiré ici… Épargnez-lui la peine de devoir encore accentuer mon refus…

— Soit, dit Laurent. Mais si mes visites vous importunent, si un faux point d'honneur, oui, je dis bien, tant pis si vous vous fâchez! vous interdit de m'agréer pour gendre, moi qui comptais si loyalement rendre heureuse votre Henriette! du moins rien ne vous empoche de m'accepter pour créancier et, désormais, il est inutile d'émigrer…

— Merci encore, monsieur Laurent, mais nous n'avons besoin de rien… Pour tout vous dire, Jan Vingerhout, le baes de 1' «Amérique», votre ami, nous accompagne… Il a réalisé son dernier sou et lui aussi va tenter la fortune dans une autre Amérique…

— Ah! je devine! s'écria Paridael, C'est à lui que vous donnez
Henriette…

— Eh bien, oui!… Jan est un brave garçon de notre condition, que vous, tout le premier, avez apprécié… Et j'aurai même à vous demander une grâce, monsieur Paridael… Jamais notre ami ne s'est douté de l'amour d'Henriette pour vous… Oh, faites qu'il ignore toujours le caprice extravagant de notre fillette…

— C'en est trop! interrompit Laurent. Ne vous faut-il pas que j'entre dans vos plans jusqu'à me faire haïr de votre fille?

Et intérieurement il se disait: «Trop pauvre pour Gina, trop riche pour Henriette!» Puis, donnant libre cours à son amertume:

— Vrai, mon cher Tilbak, vous êtes tous les mêmes à Anvers… Vous ravalez tout à une question de gros sous. Mon digne cousin Dobouziez vous approuverait sans réserves… Les liens du coeur, les sympathies ne comptent pas. Tout s'efface devant des considérations de boutique. L'or seul rapproche ou divise. Ah! tenez, tous, tant que vous êtes, avez une tirelire à la place du coeur! Vous-mêmes, les Tilbak, que je considérais comme les miens, vous ne valez pas mieux que le reste!… Et je suis destiné à vivre toujours seul, et toujours incompris… Éternel déclassé, créature d'exception, nulle part je ne rencontrerai des pairs, des semblables, des vivants de ma trempe!…

Et, en proie à une crise nerveuse qui couvait depuis le matin, le corps tendu et secoué par ces émotions réitérées, il s'affala sur une chaise et serait à fondre en larmes comme un enfant.