Monsieur Courbet grimpant sur une diligence
Et sa barbe pointue escaladant le ciel.

En certaines strophes, la Singesse semble s’apparenter, avec moins de gaminerie rapinesque et plus de poétique éclat, à cette Négresse du Parnassiculet qu’hypnotisait de ses coruscations.

Un shako d’artilleur orné d’un pompon vert

Mais pourquoi m’évertuerais-je à lui rechercher des ascendants littéraires, alors que n’a pas eu de modèle et n’aura pas d’imitateur sa pompeuse et mirifique et retentissante Epître testamentaire, par laquelle, évoquant des pompes funèbres insoupçonnées du miteux Chauchard, le poète ordonne, pour escorter son cercueil, ce «coffre d’orichalque ocellé de sardoines», un inégalable cortège où les esclaves d’Orient, les porteurs vêtus de laticlaves jaunes et les bardes édités chez Messein défilent en compagnie d’une faune peu commune—couaggas, hircorcerfs, zébus, zèbres, girafes,—luxe d’Empire à la fin de la Décadence, que pimentent narquoisement des causticités ultra-modernes, bouffonnes truculences tout à fait dignes d’un Héliogabale des quat’-z’-arts.

Vieil habitué du Soleil d’or, jamais, de ma demi-mondaine de vie, jamais je n’oublierai la formidable acclamation qui ébranla les murs du sous-sol où s’entassaient, chaque semaine, tant de poètes, le jour que leur fut récitée l’Epître falote et testamentaire pour régler l’ordre et la marche de mes funérailles. Dans l’opaque fumée de la tabagie en liesse, les bravos crépitaient furieusement en l’honneur du portelyre absent dont les strophes se déroulaient avec une ampleur de la plus grandiloquente cocasserie.

Tous bavaient d’extase: Adolphe Retté, aujourd’hui bénédictin, alors anarchiste; Rambosson, notoire de par son romantique prénom d’Yvanhoé; F.-A. Cazals, étranglé d’une haute cravate en spirales, le front barré d’une mèche à la Delacroix, féroce et loyal «en un frac très étroit aux boutons de métal». Le piano, hebdomadairement massé par le docteur Le Bayon, avait cessé ses gémissements coutumiers, et, assoiffés de lyrisme, les chansonniers eux-mêmes écoutaient; nasillardes clameurs de Canqueteau, vocalises sopranisées par Montoya, couplets antigouvernementaux mâchés férocement par Ferny, tout se taisait; on n’entendait plus, scandée par le récitant, que l’impressionnante épitaphe:

Ci-gît Georges Fourest; il portait la royale,
Tel, autrefois, Armand-Duplessis-Richelieu,
Sa moustache était fine et son âme loyale,
Oncques il ne craignit la vérole ni Dieu!

Quand le dernier vers eut cessé de bruire, les auditeurs du Soleil d’Or, les mains brisées à force d’applaudir, les poumons encrassés de nicotine, jugèrent hygiénique d’extérioriser leurs admirations. De la Fontaine Saint-Michel à Bullier, le Boulevard se couvrit de thuriféraires... (le baron Trimouillat, ténorino mégalomane mais imperceptible, atteint de l’aphonie des grandeurs; l’incohérent Jules Lévy, dont le rire laissait briller soixante-quatre dents éblouissantes; Lemice-Térieux-Paul-Masson, raviné de rides comme un cirque lunaire; Henri Mazel, méridional blond clair, et le lillois X.—paix à ses gendres—noir et crépu comme un Soudanais; Le Cardonnel, Ernest Raynaud, Henri Gauthiers-Villars, devenus l’un prêtre, l’autre commissaire de police, le dernier journaliste)... tous vociférant leur enthousiasme, tous sacrant Fourest chef d’école (l’Ecole Fourestière), tous chantant, inlassables, sur un timbre trop connu:

Que mon enterrement soit superbe et farouche,
Que les bourgeois glaireux bâillent d’étonnement
Et que Sadi-Carnot, ouvrant sa large bouche,
Se dise: «Nom de Dieu! Le bel enterrement!»
Sur l’air du tra, la, la, la...

Car nous étions ce qu’on est convenu d’appeler la Jeunesse studieuse...