Ovide a donné, comme l’on sait, une ravissante description de l’âge d’or. Il énumère, parmi les fruits rustiques dont les mortels se nourrissaient en ces temps heureux : « la Fraise des montagnes, les fruits du Cornouiller et de l’Arbousier, ceux de la Mûre des buissons et les Glands tombés de l’arbre de Jupiter[498]. »

[498] Ovide, Métamorphoses, l. 1, vers no 110.

Les agronomes latins Caton, Varron, Columelle et Palladius n’ont pas mentionné la Fraise. Ce fruit ne paraît pas avoir été davantage cultivé dans le haut moyen âge, puisque la fameuse liste des plantes de Charlemagne, que nous avons souvent citée, ne le comprend pas.

Bruyerin-Champier écrivait en 1560, dans son De re Cibariâ, que la Fraise était un fruit nouvellement transplanté des bois dans les jardins. Tous les auteurs modernes se sont appuyés sur l’autorité quelquefois trompeuse de Champier pour fixer les commencements de la culture du Fraisier au XVe ou même au XVIe siècle. Or nous trouvons des textes qui montrent sa présence dans les jardins au XIVe siècle et sans doute il n’y était pas tout à fait récent. Dans les comptes de dépenses, on voit la Fraise aussi bien dans les modestes maisons que chez les princes, par conséquent sa culture était déjà vulgaire.

Prenons, par exemple, les comptes d’un hôpital du Nord de la France : « année 1324 : pour frasiers a planter en le montaigne, acatés (achetés) à Pierot Paillet et Aelis Paiele XII d.[499] »

[499] J. M. Richard, Cartulaire de l’hôpital Saint-Jean en l’Estrée d’Arras. Paris, 1888.

Sous Charles V, pendant la saison 1368, le jardinier Jean Dudoy n’en planta pas moins de 12 milliers de pieds dans les jardins royaux du Louvre[500].

[500] Le Roux de Lincy, Comptes de dépenses de Charles V, p. 12.

Au château de Rouvres, près de Dijon, appartenant aux ducs de Bourgogne, la culture des Fraisiers s’étendait vers 1375 sur quatre quartiers du jardin dit de la Duchesse. D’après les comptes, ces plantes étaient particulièrement soignées, bien fumées, et on perpétuait les plants en repiquant des coulants dans les vides[501]. C’était là, sans doute, une culture à l’état embryonnaire, mais enfin elle existait. La Fraise était si appréciée de la duchesse de Bourgogne qu’on lui en expédiait lorsqu’elle séjournait dans les Flandres. La Fraise figurait déjà dans les menus de repas[502]. Enfin, au XVIe siècle, on la vendait couramment dans les rues comme le témoigne ce quatrain des Cris de Paris :

Fraize, fraize, douce fraize !