—Que vous importe, du moment que ce n'est pas vous?
Et il souligna sa phrase d'un coup d'œil à l'adresse du vieux savant.
Cette réponse dérida Farenheit qui laissa entendre un petit ricanement moqueur suivi bientôt d'un «pauvre homme» rempli de commisération.
—Et, dites-moi, mon cher monsieur Alcide—lorsqu'il était content, l'Américain appelait volontiers l'ingénieur par son petit nom—dites-moi, savez-vous avec quelle vitesse nous allons naviguer sur ce fleuve céleste vers lequel nous nous dirigeons, en ce moment?
—C'est là une question à laquelle il m'est impossible de répondre, en ce moment du moins, mon cher sir Jonathan, répliqua l'ingénieur; notre vitesse dépendra de la rapidité même de ce fleuve aérien; je vous ai dit qu'il nous fallait remonter le courant et vous comprendrez sans peine que, plus la vitesse en sera grande, plus lente sera notre marche puisque une partie de notre force sera employée à lutter contre ce courant qui tendra à nous emporter dans une direction opposée à celle dans laquelle nous voulons aller.
L'Américain hocha la tête d'un air approbatif.
—Je comprends, dit-il,... mais, encore une question,... cette force, dont vous venez de parler, êtes-vous certain de la posséder en quantité suffisante pour faire le voyage?... Cette hélice, qui nous pousse en avant, quel est le moteur qui la fait tourner? et ce moteur pourra-t-il la faire tourner jusqu'à ce que nous soyons arrivés?
Fricoulet se mit à rire.
—Votre question en contient plusieurs, dit-il; quoi qu'il en soit, je vais tenter d'y répondre... Vous avez remarqué, n'est-ce pas, ou tout au moins vous avez été, comme moi, à même de remarquer que les Martiens sont parvenus à un état intellectuel bien supérieur à celui auquel nous sommes arrivés nous-mêmes; ils ont perfectionné à un haut degré les moyens que nous connaissons d'utiliser la puissance presque infinie des forces naturelles... Bien plus, ils ont arraché leur secret à certaines de ces forces dont nous connaissons l'existence, tout en ignorant leur nature intime, par exemple la lumière, le son, l'électricité, les vents, les courants...
Se laissant emporter par ce sujet qui lui était si familier, Fricoulet menaçait de s'y étendre longuement et d'entrer dans des détails dont l'Américain bâillait à l'avance.