—En ce cas, dit-il d'une voix amère, mes craintes étaient fondées, et je félicite les astronomes terrestres de la justesse de leurs travaux, si c'est ainsi qu'ils procèdent.
—Je déclare, fit l'ingénieur, ne pas comprendre un mot à ce que tu dis.
—Cette tache, répliqua Gontran, fait partie, n'est-ce pas, de l'atmosphère de Jupiter?... or, qui dit atmosphère dit vent,... conséquemment, comme la marche du vent ne peut être réglée comme celle d'un train ou d'un omnibus, il me semble que l'on doit être réduit, en ce qui concerne la durée de rotation de Jupiter, à de simples conjectures, puisqu'on n'a, sous les yeux, que des masses nuageuses allant plus ou moins vite, suivant qu'elles sont poussées par un vent d'est ou un vent d'ouest...
L'ingénieur avait écouté, avec le plus grand sérieux, parler le comte de Flammermont; lorsque celui-ci eut fini, il répondit:
—En l'espèce, ton raisonnement ne manque pas de justesse, mais, où tu te trompes, c'est lorsque tu attribues au corps scientifique une semblable légèreté; plus que qui que ce soit, les astronomes savent qu'il ne faut pas se fier aux apparences, et les phénomènes que tu signales, ils en ont tenu compte... Ah! cela n'a pas été facile de déterminer exactement la durée du jour jovien, et cette étude, commencée au xviie siècle, a été terminée il y a quelques années seulement.
—Au xviie siècle! s'exclama Gontran.
—Oui, mon cher; c'est en 1665 que, pour la première fois, Dominique Cassini a songé à s'occuper de la durée de rotation du Jupiter; ses premières observations lui donnèrent une période de 9 heures, 56 minutes et quelques secondes; mais, ayant recommencé ses études en 1691 et en 1692, en prenant toujours pour base une des taches caractéristiques du disque jovien, il ne trouva plus que 9 heures 50 minutes, soit une différence de 6 minutes, différence énorme que nul ne put expliquer.
M. de Flammermont haussa les épaules.
—Six minutes! dit-il railleusement; en vérité, cela valait-il la peine que le pauvre Cassini se mit la tête à l'envers.