Non loin de lui, Farenheit dormait comme une brute, les poings fermés, la face congestionnée, soufflant par ses lèvres entr'ouvertes, une haleine puissante qui faisait dans la pièce un bruit semblable au bourdonnement d'un énorme moustique.
—En voilà un que les lois astronomiques ne tourmentent guère, songea le jeune homme en jetant un regard d'envie sur son voisin; et comme il a raison!
Il ajouta, avec un soupir qui—si elle eût pu l'entendre—en eût appris long à Séléna sur l'état d'âme de son fiancé:
—«Amour, amour, quand tu nous tiens...»
Il n'acheva pas; il prit, sur une planchette, le livre des Continents Célestes dont il parcourait toujours quelques feuillets avant de s'endormir—habitude qu'il avait prise depuis le commencement du voyage, moins pour compléter son instruction que pour détourner momentanément son esprit des mille inquiétudes qui lui bourrelaient la tête.
Mais, soit que les explications astronomiques lui eussent fatigué le cerveau, soit plutôt que la chaleur extraordinaire due à la proximité de Sirius l'eût accablé plus que de coutume, Flammermont laissa aller en arrière sa tête qui tomba sur l'oreiller et il s'endormit, tenant encore entre les doigts le livre dont il avait parcouru une dizaine de feuillets à peine.
Alors, par suite d'une hallucination très compréhensible, voilà que, dans une sorte de rêve, les suppositions philosophiques du savant auteur des Continents Célestes s'animèrent, rendant réelles à ses yeux les descriptions contenues dans les feuillets qu'il venait de parcourir.
Miraculeusement, et sans qu'il cherchât d'ailleurs à s'expliquer par suite de quelles transformations cela pouvait être, voilà que sa vue, dépassant les limites de la vision télescopique, avait acquis une puissance surnaturelle, que ses sensations de durée et de temps lui permettaient de resserrer et de comprendre les plus grands intervalles de temps.
Et alors, comme par enchantement, disparut cette apparente immobilité dans laquelle est figée la voûte azurée des cieux: les étoiles innombrables, semblables à ces tourbillons de poussière que soulèvent sur nos routes, durant l'été, les rafales de vent, dont sont précédés les grands orages, s'envolaient dans toutes les directions, éparpillées à tous les coins de l'infini; les nébuleuses, arrachées, déchiquetées, lacérées, n'étaient plus que des lambeaux informes qui, tournoyantes, disparaissaient dans les profondeurs du ciel, ainsi que de gigantesques oiseaux que la violence de la tempête eût plumés, ou bien encore, emportées; roulées sur elles-mêmes, condensées pour ainsi dire, elles changeaient d'aspect, dévorant des mondes, elles aussi, comme les autres; la Voie Lactée se disloquait et, déformée, disséminée, était méconnaissable.
Bref, c'était dans l'espace, une agitation, un mouvement, une vie, semblables à ceux dont la Terre donne l'exemple, mais dans des proportions tellement colossales que Gontran en était épouvanté.