Les calculs des savants étaient exacts; seulement M. Damoizeau avait oublié de dire—un savant ne saurait penser à tout—que, le 29 octobre, la planète ne se trouverait pas au point par lequel devait passer la comète, qu'elle n'y arriverait que le 30 novembre suivant; ce qui mettait entre les deux mondes un éloignement assez respectable de plus de vingt millions de lieues.
Bien que le niveau général de l'instruction se soit considérablement élevé, surtout depuis la deuxième moitié de ce siècle, la crainte de la fin du monde par le choc d'une comète s'est cependant manifestée à plusieurs reprises et notamment en 1857.
Un plaisant avait annoncé, pour le 13 juin de cette année-là, le retour de la grande comète de Charles-Quint et sa rencontre avec la Terre; les populations rurales étaient réellement plongées dans l'effroi et, à Paris même, on parlait avec terreur du cataclysme prochain; certaines personnes même, prenant Vénus pour l'astre en question (lequel d'ailleurs n'eut garde de se montrer, en dépit des prédictions), soutenaient qu'elles apercevaient la queue de la comète.
Aujourd'hui, grâce à la vulgarisation toujours croissante des connaissances scientifiques, on ne se préoccupe plus guère de l'éventualité d'une rencontre cométaire, bien que—rationnellement parlant—il n'y aurait rien d'impossible à ce qu'un de ces corps chevelus, à marche vagabonde, heurtât notre globe au passage, le défonçât, le pulvérisât ou tout au moins empoisonnât toute l'humanité par les exhalaisons délétères de son atmosphère caudale.
Mais, s'il en est ainsi chez nous, si nos populations agrestes, même celles les plus éloignées des grands centres, se préoccupent plus des nuages noirs annonçant la pluie, au moment de la moisson, que des comètes plus ou moins chevelues signalées par les instruments puissants des observatoires, il est des contrées en Europe où les notions exactes de la science n'ont pas encore pénétré et où l'esprit populaire en est au même point où se trouvait le nôtre, à l'époque du moyen âge.
Aussi peut-on juger de l'émotion qui s'empara des provinces centrales et orientales de la Russie, lorsque fut soudain signalée, dans le ciel, la présence d'un astre nouveau, brillant d'un insoutenable éclat, suivi d'un appendice vaporeux, et paraissant se diriger vers le Soleil.
C'est un pope d'Orenbourg, homme d'instruction assez avancée et ayant quelques notions de la science astronomique, qui, levant par hasard les yeux vers la voûte étoilée, découvrit ce point brillant dans la direction du Bouvier.
Cette remarque n'eût peut-être eu aucun résultat scientifique, si le hasard n'avait voulu que le collège impérial d'Orenbourg eût pour recteur un homme intelligent, admirateur passionné des choses célestes, et conséquemment possesseur d'une petite lunette à l'aide de laquelle il aimait à étudier les mondes de l'Infini.
Grâce à sa lunette, le digne Ivan Zarichkine constata que l'astre signalé par le pope était un globe planétaire, en mouvement rapide, devant appartenir au genre comète... à moins que ce ne fût tout simplement un bolide en promenade à travers le ciel.