Comme un bon jobard, il s'était laissé, durant trois semaines, endormir par les félicitations, les fleurs et les honneurs platoniques, mais, puisque précisément au moment où il désespérait, naissait l'espoir de trouver une occasion de battre monnaie avec sa gloire, cette occasion il entendait bien ne la pas laisser échapper, sous quelque forme qu'elle se présentât.
Ah! un barnum pouvait venir maintenant lui proposer un engagement pour exhiber par les deux mondes le bolide en question et donner aux badauds des explications plus ou moins scientifiques! il était son homme, fallût-il pour cela remplacer sa sévère redingote noire et son officielle cravate blanche par un vêtement baroque de clown.
Oui, oui, plus que jamais, Fédor Sharp avait honte de sa gueuserie; il voulait être riche et il le serait.
Et quand il songeait, par hasard, à Mickhaïl Ossipoff, il s'applaudissait du tour qu'il lui avait joué en le laissant en plan sur Mercure; s'il avait suivi le vieux savant et ses compagnons dans la sphère de sélénium sur laquelle ils comptaient pour poursuivre leur voyage, il aurait, selon toutes probabilités, partagé leur sort; c'est-à-dire que son être serait, comme les leurs, rentré dans le grand Tout.
Tandis que, de la sorte, non seulement il était seul à récolter une gloire dont une bonne partie, la meilleure (il se l'avouait in petto), revenait à Mickhaïl Ossipoff, mais encore la Providence avait si bien fait les choses qu'elle l'avait débarrassé d'une victime gênante.
Voilà dans quel esprit se trouvait Fédor Sharp lorsque le bâtiment qui le portait, lui, ses compagnons de voyage et le fameux «échantillon», arriva en vue de Rio.
En même temps que le pilote, qui vint à bord pour leur faire franchir les passes, arrivèrent en foule des barques remplies, à couler, de notabilités officielles, scientifiques et littéraires, pressées de rendre hommage au héros du jour et Fédor Sharp recommença à s'enivrer du parfum capiteux des flatteries et des ovations.
Avant même d'être débarqué, il lui fallut, pour satisfaire, sans tarder, la curiosité des nouveaux venus, faire une conférence dans laquelle il résuma, aussi succinctement que possible, les différentes phases de son voyage.
En débarquant, à l'extrémité même de la passerelle, un carrosse de l'Empereur l'attendait pour le mener au palais, où Sa Majesté lui fit l'accueil le plus cordial qui se pût rêver.
En lui donnant congé, dom Pédro voulut même bien lui dire qu'il l'aurait conservé plus longtemps auprès de lui, mais qu'il ne voulait pas priver ses concitoyens du plaisir de lui présenter leurs hommages.