Le ministre avait pronostiqué juste, en disant aux membres du Congrès qu'ils trouveraient les moyens mécaniques de transport avant qu'il en eût trouvé, lui, les moyens pécuniaires.

Dès le lendemain du fameux déjeuner qui s'était terminé par l'outrecuidante proposition des Anglais, le promoteur de l'idée avait fait tous ses calculs, dressé tous ses plans et avait provoqué une réunion de tous ceux de ses collègues faisant partie de la Commission de mécanique et de mathématiques appliquées à l'industrie.

Le plan qu'il leur soumit était d'ailleurs d'une simplicité enfantine: il ne s'agissait pas d'autre chose que de dresser tout autour du bolide des grues à vapeur, accouplées trois par trois pour augmenter leur force, et de les faire haler, au moyen de chaînes d'acier passées sous lui, le bloc énorme, jusqu'à ce que sa base s'élevât à cinquante centimètres du sol; un fois là, les grues devaient se mettre en marche, parallèlement, de manière à déposer leur chargement sur une plate-forme faite d'énormes madriers de chêne, montés sur des trucks d'acier munis de roues fort basses, mais, par contre, très larges.

À ce chariot, qui ne mesurait pas moins de douze mètres de large sur trente mètres de longueur, quatre cents bœufs devaient être attelés, par dix de front, tandis qu'un système de crics électriques devait pousser par derrière.

Quelques coups d'aiguillon dans la croupe des bœufs, quelques courants dans les crics... et en route...

Ce moyen, par sa simplicité même, avait enthousiasmé les collègues de l'inventeur... à première vue; car il leur fallut ensuite passer au crible tous les calculs sur lesquels le spécialiste avait échafaudé son projet: cubage du bolide, son poids, force de tension des chaînes, force de traction des grues, élasticité des ressorts de la plate-forme, résistance des efforts combinés des bœufs et résistance des roues...

Tout cela bien examiné, bien pesé, bien vérifié, on avait convoqué d'urgence le président du Conseil et on lui avait soumis le résultat des études, en lui présentant un devis approximatif des dépenses nécessitées.

On arrivait au joli total de cent cinquante mille francs.

C'était une somme! et les savants, depuis deux jours qu'ils étaient arrivés à établir ce chiffre, avaient de grandes inquiétudes: les gens du village avaient causé et de leur conversation était ressortie, claire comme le jour, la confirmation de ce qu'avait dit le délégué des touristes anglais: le budget brésilien manquait totalement d'équilibre et, en dépit d'impôts ordinaires et extraordinaires, les caisses de l'État étaient remplies d'un vide, de plus en plus grand, de plus en plus intense.

Aussi n'y avait-il aucun espoir de voir le trésor fournir aux besoins de l'entreprise et encore bien moins pouvait-on espérer y arriver au moyen d'un nouvel impôt.