Mais un proverbe dit qu'un malheur n'arrive jamais seul; une fois de plus, les événements se chargèrent de démontrer l'exactitude de ce proverbe: au bout des trois cents mètres, une haie se trouvait, clôturant la propriété dans laquelle venait de se produire l'accident, et cette haie côtoyait une excavation de terrain formée par une carrière de pierres en exploitation.
Cette excavation pouvait avoir une cinquantaine de mètres de profondeur.
Le bradyte fit un bond et disparut aux yeux épouvantés des savants; puis, presque aussitôt, il y eut un bruit sourd, comme la détonation lointaine de plusieurs batteries d'artillerie tirant à la fois, et un immense nuage de poussière s'éleva de l'excavation, masquant le paysage.
Moins de cinq minutes plus tard, une foule énorme était réunie au fond du trou: savants, bouviers, soldats, et jusqu'aux touristes de l'agence Cook, accourus dès qu'ils avaient eu le pressentiment d'une catastrophe, étaient là, considérant, d'un air accablé et stupéfait, la masse pierreuse, les flancs ouverts.
Les Anglais, gens pratiques, leur premier étonnement passé, commençaient à ramasser les débris, lorsque Sharp, tiré, à cette vue, de son anéantissement, donna l'ordre aux troupiers de faire évacuer la place et de former un cordon de sentinelles assez serré pour que nul importun ne pût le franchir.
Alors, les récriminations commencèrent entre les membres du congrès scientifique, chacun d'eux rejetant sur son voisin la responsabilité de l'accident; Sharp l'avait belle en main pour écraser celui qui avait failli amoindrir sa gloire, et, durant une heure, il l'accabla, lui et ses collègues de la commission de mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie».
Quand il eut fini de parler, après avoir, en manière de péroraison, déclaré que les noms de ces misérables seraient à jamais cloués au pilori de l'histoire scientifique du xixe siècle, il demanda ce qu'il convenait de faire.
Un des membres présents dit alors que, tout en déplorant ce qui venait d'arriver—au point de vue esthétique—il ne convenait peut-être pas—au point de vue astronomique—de s'en attrister outre mesure.
Tel qu'il était auparavant, ce bloc de terre céleste ne permettait d'en étudier que la surface; peut-être fallait-il voir dans cet accident malheureux un dessein de la Providence, qui permettait aux savants de la planète Terre de plonger dans les entrailles de ce fragment mystérieux.
—Quelle joie! messieurs et collègues, s'exclama le digne homme, s'échauffant à sa propre éloquence, si nous pouvions retrouver dans ces flancs pierreux des vestiges de l'antique humanité qui, peut-être, a habité à la surface du monde auquel ce bradyte a appartenu... Chaque jour ne découvre-t-on pas, sous l'écorce de notre globe, des coquilles, des armes, des monnaies qui nous permettent de reconstituer l'histoire de nos ancêtres... Qui nous dit que nous n'allons pas nous trouver en présence de semblables vestiges qui nous révéleront les mystères de l'infini!