À ses oreilles, bruissaient encore les remerciements émus de Séléna qui retrouvait enfin le père qu'elle croyait à jamais perdu pour elle, et sur ses joues il lui semblait sentir le doux effleurement des lèvres de la jeune fille. Et, malgré tout cela, en dépit de son serment, en dépit des promesses de Gontran, il avait été brusquement ressaisi par sa passion de l'espace, par l'ardente curiosité qui, depuis des mois, l'entraînait plus loin, toujours plus loin qu'il n'avait dit...

Et maintenant...

Mais, chez un homme comme lui, en lequel le désir de savoir dominait tous les autres sentiments, toutes les autres passions, cet accablement des premiers instants ne pouvait se prolonger: presque tout de suite il se trouva repris par la fièvre qui le consumait depuis si longtemps; le savant l'emporta une fois encore sur le père, la silhouette éplorée de Séléna s'évanouit, et toutes les forces de son esprit se trouvèrent concentrées sur l'ardu problème que crée au monde scientifique l'existence hypothétique d'Hypérion.

Oui, il le sentait, cet astre dont Babinet et Forbes ont affirmé l'existence gravitait dans la région où il se trouvait; il en était sûr!... quelle gloire immortelle devait rejaillir sur celui qui, le premier, posant son doigt sur une sphère céleste, assignerait sans hésiter au dernier monde du système solaire, un emplacement certain.

Il ne songeait pas qu'en escomptant à l'avance cette gloire en vue de laquelle il venait de commettre une action aussi insensée, il perdait la raison; car, en admettant même que les pressentiments scientifiques de Babinet et de Forbes fussent exacts, en admettant qu'il pût, pour ainsi dire, toucher du doigt cette planète mystérieuse et en étudier la route dans l'espace, pourrait-il jamais revenir des profondeurs de cet infini, où il se trouvait lancé à présent, pour dire à ceux de la Terre «j'ai voulu voir, j'ai vu, c'est ainsi».

Sa réflexion ne portait pas si loin; il n'y avait, pour lui, en ce moment, qu'une chose, et une chose inadmissible: c'était qu'il ne découvrit par de visu ce que d'autres avaient découvert par la seule puissance de la logique et du calcul.

Il savait bien, mieux que tout autre même, combien le monde savant était divisé par l'existence problématique de cette planète, que certains audacieux n'avaient pas hésité à baptiser du nom d'Hypérion, alors même qu'il n'était nullement prouvé qu'elle existât.

Mais, le lecteur a déjà eu occasion de s'en convaincre: Ossipoff était un emballé de l'espace, un halluciné de l'infini, et, ainsi que l'avait dit un jour Fricoulet, en parlant des théories exagérées du vieillard, en matière de planètes.

—Avec lui, quand il n'y en a plus, il y en a encore...

Il croyait donc à Hypérion; il y croyait de toute la puissance de son imagination, et de toute la force de sa science: comme il l'avait dit à Gontran, il préparait sur la mystérieuse planète un long ouvrage, destiné à prouver péremptoirement l'existence de ce monde hypothétique, et la préface de cet ouvrage contenait une énergique déclaration de guerre contre tous ceux du monde savant qui se permettaient de tourner en ridicule l'audace des parrains d'Hypérion.